A l’occasion du deuxième tour des élections présidentielles le groupe
Michel Bakounine (Charente Maritime) de la Fédération Anarchiste
francophone a rendu public un communiqué intitulé "Le fascisme se
combat par tous les moyens" appelant clairement à voter Chirac.
Cet appel (le premier du genre en 25 ans d’existence de notre groupe)
qui entendait simplement et uniquement répondre à une situation
exceptionnelle et d’urgence a provoqué, ici et là, quelques remous.
Certains nous ont fait reproche d’avoir dramatisé une situation qui
selon eux n’était ni exceptionnelle ni d’urgence. D’autres qui, comme
nous, sont allés voter Chirac, ont réprouvé le fait que nous ayons
rendu la chose publique parce que cela portait atteinte à l’image de
marque de l’anarchisme. D’autres, encore, se sont gaussés de notre
attitude en expliquant d’abondance qu’elle préfigurait une dérive
électoraliste inéluctable. D’autres, enfin, ont hurlé à la trahison
des tables sacrées de l’anarchisme qui, selon eux, se doit de refuser
le principe même du vote et de prôner en toutes circonstances
l’abstentionnisme.
Est-il besoin de le préciser, par delà tout le respect que nous
portons aux uns et aux autres, nous persistons à penser que lorsque la
révolution sociale n’est pas au rendez vous de l’histoire et que la
situation est exceptionnelle, le fascisme se combat par tous les
moyens, y compris par le bulletin de vote. Car cela relève tout
simplement du bon sens.
Oh, certes, peut être avons nous mal analysé la situation et avons
nous dramatisé son caractère exceptionnel. C’est possible ! Mais ça ne
change rien au bien fondé du raisonnement. Car dés lors que la
révolution sociale ne se profile pas à l’horizon du possible du moment
et que le fascisme est à deux doigts de triompher lors d’élections
majeures, qui pourrait décemment refuser de le combattre par tous les
moyens ?
Dans ces conditions, il est clair que toutes les critiques, autres que celle portant sur le caractère exceptionnel ou non de la situation,
qui nous ont été adressées, méritent d’être analysées à l’aune du
confusionnisme qui préside à leur énoncé.
Du mal fondé de la schizophrénie en politique
Bien que persuadé que notre idéal soit tout de pureté (c’est le
principe de tous les idéaux), j’ai du mal à comprendre en quoi taire
certains de nos actes permet de préserver cette pureté.
A l’évidence, c’est de tout le contraire qu’il s’agit !
Pourquoi ?
Parce que de deux choses l’une, ou bien certains de nos actes sont impurs, et il convient de les dénoncer en tant que tels, ou bien ils
ne le sont pas et il n’y a pas lieux d’en avoir honte et de les taire.
Reste donc à savoir si, à l’occasion d’une situation exceptionnelle
du genre absence de perspective de révolution sociale et risque de
voir le fascisme gagner une élection majeure, voter est ou non " impur
" par rapport à l’anarchisme.
Pour ce qui me concerne (alors que c’est la première fois de ma vie
que je vote), je dis clairement que non.
Et si, d’aventure, on me disait que tel n’était pas le cas, qu’on me
dise tout aussi clairement que dés lors qu’on ne peut vaincre le
fascisme dans la rue on doit ne rien faire pour l’empêcher d’accéder
au pouvoir par les urnes.
Mais que l’on ne me dise surtout pas que la langue de plomb ou la
schizophrénie ont à voir avec l’anarchisme !
Aller voter une fois et le dire, ça n’est pas de l’électoralisme
Depuis que le monde est monde (ou quasiment) la société est divisée
en deux avec les dominants d’un coté (une minorité) et les dominés
(une majorité) de l’autre.
Jadis, la situation était claire. Les dominants chevauchaient l’arme
absolue de la force brute et les dominés subissaient cette loi
d’airain.
Depuis 1789 et l’instauration de la démocratie bourgeoise, les
dominants nous ont expliqué que sur la base de l’inégalité économique
et sociale, la liberté politique consistait à permettre à ceux d’en
bas de choisir ceux d’en haut qui géreraient cette inégalité
économique et sociale.
De l’absolutisme de droit divin ou du sang, nous sommes donc passés à
la république bourgeoise qui a mis en avant le principe (dont nous
nous sommes toujours réclamé) " d’un homme une voix ", mais en
l’assortissant de contraintes du genre bicaméralisme, chèque en blanc,
absence de contrôle des mandatés, découpage " savant " des
circonscriptions, règle de la majorité simple, refus de la
représentation proportionnelle ...
En d’autres termes, non seulement on a exclu l’économique et le
social du champ de la démocratie, mais, de plus, on a réduit l’idée de
démocratie politique à une peau de chagrin caricaturale.
Là, dans cette exclusion de l’économique et du social du champ
démocratique et dans cette vision rabougrie de la démocratie
politique, résident l’essentiel de la critique anarchiste de la
démocratie bourgeoise.
Le reste, la dénonciation de la fonction (intégration des dominés au
processus de leur domination), et de la réalité, toute de quête du
pouvoir, de cette approche bourgeoise de la démocratie, n’est qu’une
conséquence de cette critique sur l’essentiel.
Dans ces conditions, s’il convient (et j’en conviens d’autant mieux
que je dis cela depuis toujours) de dénoncer la démocratie bourgeoise
au motif qu’elle est à la démocratie ce que la musique militaire est à
la musique (et donc, de s’abstenir de la cautionner en faisant acte de
candidature ou en allant voter régulièrement), je ne vois pas en quoi
le fait d’aller voter une fois constituerait le premier pas d’une
démarche inéluctable vers l’électoralisme.
Jusqu’à preuve du contraire, l’électoralisme consiste, en effet, à
présenter des candidats aux élections, à accepter les règles (anti
démocratiques) du jeu électoral à la mode de la bourgeoisie et à
croire que l’instauration d’un changement social majeur peut résulter
de la prise du pouvoir par les urnes.
Cela n’a jamais été notre propos et a peu de chance de l’être jamais
un jour tant il est évident que ce n’est pas à nos âges qu’on commence
une carrière de politicard.
Aussi, à moins de penser que payer ses impôts, raquer la TVA à
l’occasion du moindre de ses achats, percevoir le RMI, passer au feu
vert, être un travailleur salarié ou un travailleur tout court
constituent le signe d’un ralliement à l’état et au capitalisme, le
raisonnement consistant à dire que voter une fois conduit
immanquablement à devenir électoraliste manque cruellement de
pertinence et relève plus du procès d’intention que du raisonnement.
Par contre, c’est un type de raisonnement qui fonde toutes les
démarches dogmatiques et religieuses.
En clair il convient, donc, de savoir si l’anarchisme est dogmatique
et religieux ou non !
Abstention oui, abstentionnisme, non !
Si on prend pour acquis que la démocratie bourgeoise est une arnaque
et qu’il convient de la dénoncer en tant que telle (en ne présentant
pas de candidats, en votant blanc, nul ou en s’abstenant) et, surtout,
de la combattre en mettant en actes notre espoir d’une démocratie
directe politique, économique et sociale, c’est à dire en
construisant, animant et impulsant des alternatives politiques,
économiques et sociales, il est aisé de comprendre en quoi
l’abstentionnisme a les pieds dans le béton de l’incongru.
A quoi bon en effet consacrer du temps, de l’énergie et de l’argent à
faire des campagnes abstentionnistes systématiques (c’est à dire à
inciter les gens à ne pas voter en tous lieux et toutes circonstances)
quand on sait que l’abstention, quand elle n’est pas portée par un
mouvement social, est majoritairement mariée avec l’indifférence
politique ou le refus du politique, voire même le n’importe quoi
politique ?
Les anarchistes ignoreraient-ils que la riche Amérique d’une minorité
de gougniafiés capitalistes mondialisateurs et d’une majorité de
pauvres hères assommés de chômage et de précarité, fait son miel d’une
abstention avoisinant 50 % ?
Les anarchistes ignoreraient-ils que bon nombre de leurs camarades de
lutte fréquentent plus ou moins régulièrement les urnes ?
Les anarchistes abstentionnistes ne confondraient-ils pas
l’accessoire d’une attitude qui est loin d’être toujours d’adhésion
(voter ou s’abstenir) avec l’essentiel d’une démarche révolutionnaire
consistant à tout faire (et donc à faire) pour s’attaquer concrètement
aux véritables causes économiques et sociales du capitalisme et de la
démocratie bourgeoise ?
Les anarchistes abstentionnistes n’érigeraient-ils pas en stratégie
(l’abstentionnisme) une attitude purement tactique (l’abstention) et,
ce faisant, oseraient-ils l’impensable d’une campagne abstentionniste
à l’occasion d’un référendum proposant l’abolition de la peine de mort
?
Bref, les anarchistes abstentionnistes ne confondraient-ils pas les
effets et les causes, l’essentiel et l’accessoire, l’arbre et la forêt
?
Refus du vote à la mode de la démocratie bourgeoise ou refus du
principe même du vote ? Refus de la démocratie bourgeoise ou refus du
principe même de la démocratie ?
Il faut appeler un chat un chat. La plupart des anarchistes
abstentionnistes refusent le principe même du vote et le principe même
de la démocratie, et se contrefoutent d’une révolution sociale dont il
est évident qu’elle devra résoudre le problème de la représentation de
tous et de chacun autrement que par la prière (la révolution résoudra
tout), la démagogie (chacun décidera de tout à tout moment) et la
mythification (des centaines de milliers d’assemblées générales
souveraines et permanentes dont chacun sait qu’elles sont un espace de
manipulations et de pouvoirs à nul autre pareil, orchestreront la vie
quotidienne d’un pays de 60 millions d’habitants) et celui de la
démocratie politique, économique et sociale, dont personne n’imagine
qu’après la révolution elle puisse être moindre que ce qui existe
aujourd’hui.
Et c’est cela qui les distinguent des anarchistes sociaux qui, eux,
tout en privilégiant l’agir de la révolution sociale, se préoccupent,
dores et déjà, de la manière dont on résoudra le problème de la
représentation ( votes sans chèques en blanc et avec contrôle,
majorités à différents pourcentages selon les décisions à prendre,
limitation dans le temps et le nombre de l’exercice d’un mandat,
respect du pluralisme, règle de la proportionnalité, un homme une
voix...) et celui d’une véritable démocratie politique, économique et
sociale (comment faire pour arracher une bonne fois pour toutes les
racines politiques, économiques, sociales, culturelles,
psychologiques...du capitalisme et de l’état, et comment faire pour
que la liberté de chacun se conjugue durablement au temps de l’égalité
entre tous ?).
Entre les deux, il y a un gouffre qui séparera toujours les révoltés
des révolutionnaires et les religieux des croyants.
Les premiers, pour avoir peur d’eux même, auront toujours peur de
tout. Les seconds seront toujours répréhensibles de n’avoir peur de
rien !
On me pardonnera de ne pas avoir choisi le camp des premiers et
d’affirmer haut et clair que l’anarchisme a pour projet un absolu de
démocratie politique, économique et sociale (ce qui sous entend
l’abolition du capitalisme, de l’état, de toutes les dominations et de
toutes les exploitations). Et, que ce même anarchisme en recherche
d’absolu démocratique n’entend pas se priver ( en l’assortissant de
contrôles et de gardes fous divers limitant la délégation au maximum)
de cet outil (parmi d’autres) qu’est le vote !
Hors de cette voie point de salut !
Car en refusant le principe même de la démocratie on laisse à
entendre qu’on ne refuse pas celui de la dictature et parce qu’en
refusant le principe même du vote on laisse à entendre qu’on ne refuse
pas celui de la loi du plus fort !
De quelques évidences !
Si les élections en démocratie bourgeoise étaient à même de pouvoir
changer significativement les choses et la vie, elles seraient
interdites depuis longtemps !
Si l’abstention (et encore mieux l’abstentionnisme) était à même, en
démocratie bourgeoise, de pouvoir changer significativement les choses
et la vie, elle serait interdite depuis encore plus longtemps !
Alors ?
Alors, le problème n’est à l’évidence pas là !
Le capitalisme et la démocratie bourgeoise n’ont que faire du
crétinisme électoraliste et du crétinisme abstentionniste. Ils se
nourrissent des premiers et se repaissent des seconds. Parce que les
deux, comme des ânes, courent après une carotte qui sera toujours dans
la main du maître et, donc, hors de portée des ânes !
Par contre, ils craignent comme la peste ceux et celles dont l’anti
électoralisme serait tout à la fois le pendant d’un agir (en termes de
luttes unitaires contre le quotidien de l’exploitation et de
l’oppression de l’être humain par l’être humain) et d’une espérance
(en terme de projet social crédible et, donc, de mises en oeuvre
d’alternatives en actes) en toujours plus de liberté, d’égalité,
d’autogestion et d’entraide.
Là, dans l’agir unitaire contre l’intolérable comme dans la
construction (également unitaire sur le principal), tout de suite, ici
et maintenant de notre rêve libertaire commun, et nul part ailleurs,
se situe l’essentiel de l’anarchisme social !
Le reste ! Que vingt couillons aient appelé à voter Chirac pour
retarder des échéances fascisantes ou que 250 couillons s’en soient
alarmés, n’a rigoureusement aucune importance.
Merci de ne pas vous abstenir de réfléchir là dessus !
Jean-Marc Raynaud
Groupe Michel Bakounine de la Fédération Anarchiste