vendredi 12 juillet 2002, par Hélène Flautre - Nathalie Ferré - Véronique Desenclos
Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) propose aux gouvernements anglais et français « ses bons offices » pour « régler le problème de Sangatte ». La méthode envisagée peut apparaître aux yeux de certains comme simple et de bon sens : il s’agit de repérer (trier ?) parmi les résidents du centre de Sangatte, les personnes éligibles au statut de réfugié et de les répartir, après examen de passage, comme demandeurs d’asile en Angleterre ou en France (fifty, fifty ?).
Et les autres ? Ah ! oui les autres... Eh bien, il suffit de les expulser : ne sont-ils pas des tricheurs ? Mais c’est bien sûr... Il suffisait d’y penser ! Pourquoi n’a-t-on pas pensé plus tôt à cette solution si simple, si sage ?
Pourquoi ? En réalité, cette solution n’est ni simple, ni sage, tout simplement parce qu’on ne prévient pas la montée des eaux en vidant un bassin de rétention et en niant l’effet de serre !
Plus de 50 000 personnes ont, depuis trois ans, résidé à Sangatte. Chaque mois, plusieurs centaines viennent remplacer celles qui réussissent à « passer » en Angleterre. Si les raisons de leur exil semblent être, à l’origine, la recherche d’un abri n’importe où en Europe, peu à peu et pour diverses raisons c’est l’Angleterre qui est devenue l’objectif de ces réfugiés . Croit-on qu’ils y renonceront si près du but ? Si le centre ferme, où iront-ils ? Dans les terrains vagues, les squares et jardins de la ville de Calais, comme avant l’ouverture du centre ? Plus loin sur la côte, ou encore en Belgique ?
Si la « méthode HCR » venait à être acceptée, elle soulèverait de nombreuses questions. En effet, on peut se demander quels moyens seraient utilisés pour repérer les « vrais » réfugiés des « faux » réfugiés - en admettant que cette distinction ait un sens, s’agissant par exemple de Kurdes - et comment s’articulerait ce travail de tri du HCR avec celui de l’OFPRA ? Qui garantirait l’objectivité des instructions, leur validité juridique, et quelles voies de recours seraient ouvertes aux intéressés ? Sur quels critères s’opérerait la répartition des réfugiés entre les deux pays ? Utiliserait-on la contrainte pour convaincre « les élus » d’aller s’installer dans l’un ou dans l’autre ?
Enfin, le HCR serait-il prêt à assumer le renvoi par la force de ceux - la majorité, selon Rudd Lubbers - qu’il aura désignés comme non dignes du statut de réfugié ? Les déboutés du HCR seraient-ils livrés à la police ? Comment réaliser une telle opération de « repérage » sans transformer le centre de Sangatte, aujourd’hui structure ouverte, en camp de rétention ?
Cette proposition du HCR est non seulement inconvenante mais également dangereuse. Inconvenante car elle feint d’ignorer qui sont les réfugiés de Sangatte et quelles sont les causes de leur exil. En particulier elle oublie que les partants n’entendent, bien souvent, parler du centre de Sangatte qu’une fois arrivés en Italie ou en France. Dangereuse, car en faisant mine de préconiser des solutions « techniques », elle avalise les défaillances des Etats européens et fait l’impasse sur leur responsabilité politique.
Ainsi le HCR, dont la mission est de « s’assurer que chacun puisse bénéficier du droit d’asile et retourner de son plein gré dans son pays d’origine », s’apprête à permettre aux gouvernements britanniques et français, absous d’avance par son label humanitaire, d’organiser la « chasse aux réfugiés ».
Un premier problème est l’absence, en France, de politique d’asile autre que dissuasive, voire répressive. La Coordination Française pour le droit d’asile ne cesse de condamner le dispositif d’asile, caractérisé par le manque d’informations, les interminables délais d’instruction des demandes, la pénurie d’hébergement, le refus du droit au travail.
Il n’y a pas non plus, au niveau européen, de politique d’immigration et d’asile digne de ce nom. Ne parvenant pas, malgré l’harmonisation décidée par le traité d’Amsterdam, à se débarrasser de la pression des égoïsmes nationaux, l’Europe cherche à se transformer en forteresse étanche aux réfugiés en encourageant les mesures les plus répressives. Comme si, les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle n’était pas en train de réunir ainsi toutes les conditions pour que le phénomène Sangatte se développe, notamment aux frontières extérieures de l’Union européenne.
Sangatte n’a de chances de disparaître que si la question est traitée en amont : si les demandeurs d’asile sont en mesure de déposer leur requête dans le pays de leur choix, et de se déplacer ensuite librement en Europe, si le principe de libre franchissement des frontières internes de l’Union européenne est respecté, y compris par la Grande Bretagne.
Enfin, on ne peut ignorer que les nationalités des réfugiés à Sangatte (Kurdes, Afghans, Kosovars...) dressent la carte des grands conflits mondiaux auxquels aura manqué le poids et l’autonomie d’une politique étrangère européenne débarrassée des petits arrangements entre « raisons d’Etats »
Le HCR, qui il y a moins d’un mois déclarait qu’il « n’encourageait pas le retour en Afghanistan et informait les Afghans quant à la situation sur le plan de la sécurité, du manque de services de base ainsi que du danger des mines terrestres dans plusieurs régions du pays » répondrait mieux à sa « principale mission de chercher à garantir les droits et bien-être des réfugiés » en mobilisant les Etats sur leurs responsabilités. Nous attendons du HCR un engagement à la hauteur de la situation et de sa qualité d’organisation mandatée par l’ONU.