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[don't hate the media... become the media]   16/05/08 - 18:42
[dépêches]
FRANCE PRISONS - RÉPRESSION

Prison@.net. Journal d’un « longue peine »

Petite intro faite par Gatuzain : Prison@.net est un livre sorti aux Editions Gatuzain, une maison d’édition de Bayonne qui travaille depuis 4 ans à publier des livres en basque et en français. La préface de ce livre a été faite par Gilles Perrault et les textes qu’il y a dans le livre étaient parus sur le site internet fait par des amis de Gabi. Je vais laisser parler Gabi car je crois qu’il est le plus à même de présenter son livre et ensuite Gilles Perrault, s’il veut dire un petit mot.

Gabi Mouesca : Bon déjà, je vais dire pourquoi nous avons demandé à Gilles de faire la préface. C’est pour deux raisons particulières. Tout d’abord, parce que la prison, il connaît bien, son premier métier est d’être avocat. Mais il a aussi été un des piliers de la revue Rebelle, une revue qui, il y a quelques années, était le témoin de ce qui se passait dans les prisons et le porte-parole des gens qui particulièrement étaient en lutte dans les prisons. C’est donc un homme qui sait de quoi il parle lorsqu’il parle de prison. Par ailleurs, je suis abertzale, militant basque, et évidemment je reconnais en Gilles un des rares intellectuels français qui est fidèle à ce que nous sommes, à ce que nous représentons, à l’idéal que nous portons. C’est un des rares hommes français qui nous soutient, qui ose parler de la question basque. C’est donc tout naturellement que j’ai demandé à Gilles de faire la préface, qui est une partie d’homme de lettres. Il faut voir les choses clairement, dans le livre que j’ai fait, il n’y a pas de recherche de qualité d’écriture et la qualité, c’est Gilles qui l’apporte de par sa préface. L’histoire de ce livre, en fait c’est Gatuzain qui, depuis que je suis sorti, m’a dit qu’il faudrait que j’écrive quelque chose, dans l’idée qu’en prison, à défaut de ne pouvoir faire quelque chose, on peut réfléchir. Effectivement, le seul luxe que l’on a en prison, c’est le temps et le temps pour penser. Mais vous imaginez bien que ma priorité après 17 ans de prison, ce n’est pas d’écrire, ce n’est pas de mettre des mots sur une feuille. J’ai d’autres difficultés à surmonter en tant que bonhomme tout simplement. Donc, j’ai dit à Gatuzain : il y a un site (internet) sur lequel j’ai déposé un journal les dix derniers mois de ma détention ainsi que les trois premiers mois de ma " réinsertion ". Donc, vous videz le site et vous mettez ça sur papier. C’est ce qu’ils ont fait. J’ai fait une première relecture de ces quelques papiers et je me suis dit qu’il y avait des trucs un peu tordus qui pourraient être mieux écrits. Mais ils ont dit : halte là ! nous on veut du vrai, on veut quelque chose qui sente l’intérieur, qui sente le témoignage vrai de ce que tu as connu en prison, donc tu ne changes pas une virgule. C’est pourquoi les écrits sont en l’état, avec toute ma faiblesse aussi donc. Voilà l’historique de ce petit livre. Pour replacer dans un autre contexte, je veux signaler que c’est la continuité d’une histoire qui a débuté en prison. C’est à partir d’une initiative qui était une première en France, celle de créer un site dans lequel je me suis exprimé mais aussi d’autres prisonniers se sont exprimés. Dans le site, il y avait deux poêmes d’un garçon qui s’appelle Luigi Chiardelli, un italien qui se trouve depuis une semaine dans une prison à Monaco car il a eu le bon goût de braquer une banque à Monaco il y a quelques années de ça. Ce garçon a eu, il y a deux semaines, le premier prix de la Société des Poêtes Français. Donc, ce n’est pas rien. C’est un garçon qui est en " longue peine ", qui écrit et a développé ses talents en prison. Ce site était ouvert à d’autres détenu-e-s. Ce que j’essaie de dire est que, par cette initiative de site dans lequel des détenu-e-s s’expriment clairement sans passer par l’intermédiaire d’associations ou de porte-parole, je voudrais qu’on s’empare d’internet, que l’on donne la parole aux prisonnier-e-s. Le message que j’ai aujourd’hui quand je parle à des gens est : reprenez cette initiative et que la parole du détenu ou de la détenue transparaisse car l’internet est l’ouverture sur le monde. Je trouve que c’est une idée un peu subversive que les détenu-e-s puissent s’exprimer via internet. C’est possible, alors il faut le faire. Le problème est que malheureusement jusqu’à présent, je n’ai pas eu beaucoup de retour sur cette question parce qu’on est dans une tradition où autour des détenu-e-s, il y a des associations, des porte-parole ou des comités de ceci ou de cela. Moi, je voudrais qu’il y ait une petite révolution culturelle, que les détenu-e-s, en hommes et femmes " libres " puissent s’exprimer directement via internet.

question : Comment concrètement cela s’est-il passé ? L’ordinateur était où ? En prison ? Vous y aviez accès comment ?

Gabi : Alors évidemment, la grande peur de l’administration pénitentiaire française, c’est internet. J’ai pas mal déposé dans divers établissements et jusqu’au ministère un projet pour que chaque établissement soit doté d’un site mais ils ne veulent pas en entendre parler. C’est la grosse trouille. Vous imaginez, la liberté d’expression ! Ça craint en France par rapport à ça. En fait, chaque semaine sur papier, je déposais les 7 jours de mon journal et le lundi suivant je le sortais par courrier tout simplement, le courrier qui était passé à la censure. C’est à dire que le directeur de la Maison centrale sécuritaire d’Arles lisait le courrier, lisait les textes qui étaient destinés au site et le courrier s’en allait. Je n’ai jamais souffert de censure. L’avant-veille de ma libération, le 11 ou le 12 juillet dernier (2000), Libé a fait toute une page sur ce site et a posé la question à l’administration pénitentiaire : mais comment ça se fait qu’il n’a pas été censuré ? En fait, l’explication était claire. Si j’avais été censuré, j’aurais automatiquement rebondi sur cette censure et ça aurait donné un peu plus de publicité à ce site et l’administration pénitentiaire préférait que ça passe comme ça, qu’on ne fasse pas de vagues. Donc je n’ai pas été censuré. Par contre à l’interne c’est vrai que bien des fois, le directeur est venu me voir, beaucoup de personnes de syndicats sont venus me dire : bon, Mouesca, ça suffit ce que vous dites... ça ne regarde pas l’extérieur... là, vous exagérez... vous parlez toujours des détenus, vous parlez pas du personnel surveillant... Il faut savoir aussi qu’à Arles, mon site a donné naissance aussi à un site des matons. J’ai pas fait ça exprès mais cela a eu pour résultante que ça a libéré aussi la parole des surveillants. Ce qui ma foi n’est peut-être pas un mal, quand on parle au moins, ça permet à certaines énergies de se déployer, ça évite certaines violences commises par ces gens-là.

question : Mais concrètement, comment ça pourrait se faire ? Parce que tu aimerais bien que ça existe à l’extérieur sans que ça soit forcément des assos qui récupèrent le truc. Alors concrètement, comment ça pourrait se faire ?

Gabi : Concrètement, c’est la même chose. On pose sur papier les écrits, on sort les écrits et dehors, une structure militante qui dispose d’un site les dépose fidèlement. Matériellement, c’est très simple. Je pense que c’est une façon aujourd’hui pour que les sans-voix puissent prendre la parole et qu’ils ne soient pas censurés, qu’ils ne soient pas victimes d’un certain cadrage politique ou autre.

question : Mais alors à ce moment-là, il faudrait aussi qu’il y ait l’accord de la prison ou pas ?

Gabi : Non. Et bien non. Evidemment les gens peuvent être censurés. Il y a aujourd’hui des textes de loi en vigueur par rapport à la censure qu’il faut faire valoir. Il y a des façons d’éviter la censure en France. Il y a deux points sur lesquels un texte peut être censuré : si vous portez atteinte à la sécurité des établissements et à la sécurité et à l’honneur du personnel (carcéral). Sorti de ça, effectivement, il n’y a aucune raison pour que des textes soient censurés. Il y a quand même un champ qui est largement ouvert pour que les gens s’expriment. Tout est une question de forme aussi. Voilà ce que je pouvais dire à l’occasion de la sortie de ce petit livre. C’est pour moi aussi et pour d’autres personnes qui prennent en main ce livre un outil qu’on utilise pour parler de la prison. Car comme vous le savez, nous vivons une période très délicate aujourd’hui. Le court terme et le moyen terme promettent d’être très sombres dans les prisons. Nous avons vécu 2/3 ans d’euphorie où beaucoup de gens ont pensé que enfin, la prison redevenait une question sociétale, qu’il allait y avoir un petit peu de transparence et peut-être de nouvelles lois qui permettraient aux détenu-e-s d’être reconnu-e-s dans leur dignité d’êtres humains. Malheureusement, pour des raisons purement électoralistes, la chape s’est refermée sur les prisons. Il se dit que les députés auraient l’intention de relancer mais je pense qu’il ne faut pas trop compter sur le personnel politique de ce pays. On sait qu’ils ne bougent que si on les fait bouger. Je fais partie de ces gens et beaucoup d’associations... dont j’espère Gilles (Perrault) fera aussi partie à nouveau pour relancer la question carcérale en France et qu’enfin naisse une loi pénitentiaire qui permette de défendre l’intégrité physique, morale et tout ce que vous voulez des personnes détenues en France. Et ce livre contribue au travers de bien d’autres initiatives qui se font à droite et à gauche d’ex-détenu-e-s ou détenu-e-s encore aujourd’hui au fond de leur cellule, qui essaient de relancer la dynamique pour que l’on reparle de cette question de loi pénitentiaire. Chacun avec ses moyens est là pour témoigner, pour relancer la machine, pour sensibiliser et pour dire que ce qui s’est fait ces derniers mois au travers du livre de Vasseur et toute cette dynamique-là, et bien, on la relance. Et les élections, on prend note. Les nouvelles ne sont pas très bonnes pour les gens qui sont à l’intérieur et les gens qui les soutiennent à l’extérieur. C’est une raison supplémentaire encore de relancer la dynamique de mobilisation populaire.

question : Cette censure d’un document qui sort de la prison, est-ce que c’est pour tous les prisonniers en France ou seulement pour les prisonniers politiques ?

Gabi : La censure, elle est pour tout le monde. Par exemple, dans un courrier si tu écris à ton épouse ou à ton compagnon " un surveillant m’a fait ci ou m’a fait ça... ", ils considèrent que c’est une injure contre le surveillant et ton courrier ne partira pas. Au mieux, ça ira dans la poubelle. Au pire, il y aura un rapport disciplinaire qui sera fait pour insulte au personnel surveillant ou pour menace contre le personnel. Tu passeras au prêtoire et tu risques le mitard pour ça. Et qui dit mitard dit aussi des remises de peine en moins, donc plus de prison. La censure touche tout le monde. Elle touche plus les gens qui ne sont pas considérés comme prisonnier-e-s politiques, parce que le/la prisonnier-e politique a quand même des systèmes de défense beaucoup plus importants qu’un-e détenu-e de " droit commun ". Le " droit commun " est seul alors que le prisonnier politique a des comités de soutien, des journaux qui relaient l’information et des avocats. Moi, j’ai vécu ça personnellement... Il m’est arrivé de faire des choses... J’avançais dans la résistance interne... Je me disais, quand est-ce qu’ils vont me mettre un mur devant ? Quand est-ce qu’ils vont m’arrêter ? Je m’appelerais Mohammed ou Pierre Dupont, il y a 3 ou 4 jours que j’aurais été mis au mitard. Mais parce que j’étais membre du mouvement de libération basque, parce que j’avais des avocats, des réseaux militants de défense, j’étais un petit peu protégé, ça aussi il faut le reconnaître. Je pense qu’il y a plus de mesures de censure touchant les détenu-e-s de " droit commun " que les prisonnier-e-s politiques. Dans l’ensemble, dans la globalité, cela me semble une évidence.

question : Vous n’avez pas seulement défendu la cause des prisonnier-e-s politiques et vous défendez tou-te-s les détenu-e-s ?

Gabi : Oui, je ne fais pas de différence entre les détenu-e-s. Et lorsqu’un-e prisonnier-e politique me dit " je suis là pour une raison politique, pour une raison noble ", je dis, écoute, moi j’ai rencontré plein de détenu-e-s, ce qu’on appelle des délinquant-e-s traditionnel-le-s, qui, quand tu fouilles un petit peu dans leur vie, tu vois que ce sont des vies complètement saccagées, pour des raisons sociales et politiques à l’origine. Ce qui me fait dire que l’origine étant politique, ces gens-là par essence, même si le délit est reconnu comme " droit commun ", pour moi sont des prisonnier-e-s politiques. Donc, je ne fais pas de différenciation entre les gens qui sont " droit commun " ou politiques en prison. Il est évident qu’aujourd’hui, lorsqu’on met des gens qui sont sans papiers en prison, l’origine de cela est éminemment politique, c’est une question relative à la politique d’immigration de la France, voire de l’Europe. Donc, qu’on me dise pas que ces gens-là, qui sont en prison parce que leur seul délit est de ne pas avoir de document administratif, ne sont pas des prisonnier-e-s politiques.

question : Justement, aujourd’hui, ton engagement depuis que tu es sorti, où se situe-t’il ? Vas-tu retrouver un engagement politique avec les Basques ou vas-tu vers un engagement dans l’anti-carcéral ?

Gabi : Moi, je suis aujourd’hui interdit de séjour au Pays Basque et dans une quinzaine d’autres départements. Ce qui fait que ma facilité de... sur le plan géographique, je suis sur Paris, j’ai le droit d’y vivre et dans certains autres départements français. Lorsque j’étais en prison... pourquoi j’ai milité en prison ? Tout simplement parce que l’énergie militante déployée à l’extérieur, je l’ai transformée dans le lieu où je me trouvais et je me trouvais au sein de la communauté des détenu-e-s. Je me suis mis au service de la population pénale. Aujourd’hui, je suis dehors, je ne suis pas au Pays Basque pour les raisons que je viens d’expliquer, pour cette interdiction de séjour qui court pour 5 ans. Je suis hors du Pays Basque et je ne suis pas le mieux placé pour parler de ce qui se passe au Pays Basque. C’est vrai que j’ai appris certaines choses en prison, je n’ai pas été un légume au fond de ma cellule, Dieu merci. Ce qui fait que j’ai vu des priorités dans les axes de ma militance et je suis sorti avec la conviction que l’essentiel, ce qui est important d’abord, c’est de redonner un sens à la vie dans le sens large du terme et aussi d’aider les gens à vivre dans la dignité. Tu me parles aujourd’hui de l’engagement basque, dans la politique, dans le sens premier du terme, c’est vrai que je n’ai pas très envie de m’engager là-dedans, dans ce marécage politique. Par contre, au niveau associatif -comme vous le savez je travaille à la Croix Rouge française- je travaille au contact direct des gens les plus souffrants dans notre société et je trouve que vivre dans la solidarité active auprès des plus nécessiteux, c’est donner un sens assez positif à sa vie. Je consacre un petit peu aujourd’hui ma vie à ça. Alors je ne dis pas qu’un jour je reviendrai au Pays Basque et je me replongerai dans une certaine réalité politique, mais pour l’instant, je trouve que l’urgence, elle est dans l’aide aux gens qui sont dans l’absolue nécessité. Et pour peu qu’on ouvre les yeux et que l’on ait les oreilles un petit peu déployées, je trouve qu’il y a beaucoup de travail. Donc, c’est pas ça qui manque. Voilà un petit peu le sens que j’ai donné à ma vie présentement et je pense qu’à court et moyen terme, le travail se fait à ce niveau-là. Et puis il faut dire aussi que le peuple basque ne m’a pas attendu. Il y a des milliers d’années qu’il existe et qu’il continue son bonhomme de chemin. J’étais en prison, il a continué son bonhomme de chemin, il a continué à résister. Il n’a pas besoin de moi et je pense qu’il continuera très bien malgré les chaos actuels. Il continuera son petit bonhomme de chemin. Il faut savoir aussi relativiser l’importance que l’on a dans sa vie et je m’emploie à travailler à la Croix Rouge actuellement dans le secteur prison mais aussi dans le secteur anti-carcéral. Et là aussi, il y a beaucoup de boulot.

question : Mais est-ce que tes compagnons de lutte basques ne vont pas un petit peu t’en vouloir ou ne pas comprendre ta démarche plutôt ? Parce que quand on a fait 17 ans de prison pour une cause quand même, tu vois ?... 17 ans de prison, c’est quand même 17 ans de vie qu’on t’a supprimée et puis avec tout ce que ça entraîne. Est-ce que eux, ils arrivent à comprendre ça que tu ne retournes pas vers cette lutte-là ?

Gabi : Je dis souvent que je suis basque et j’ai pas fait exprès. Je suis né au Pays Basque de parents basques et l’engagement, lorsque j’était ado et que je me suis lancé dans le mouvement basque... je serais en Palestine, je pense que je porterais le keffieh. Je serais en Irlande aussi, bon, tu vois de quel côté je serais. Et de par le monde... Bon, je pense qu’avec l’éducation que j’ai et ce que j’ai vécu, et ce que je porte en moi, je serais toujours dans le milieu de résistance. Quand je me suis engagé dans l’abertzalisme, c’était pour défendre une certaine notion de la dignité humaine. C’était la dignité de l’être basque au Pays Basque. Et je pense qu’on rejoint ce que l’on voit aujourd’hui, le combat anti-mondialisation, on rejoint parfaitement cette logique-là de dire : on refuse l’uniformisation, on refuse de tous manger pareil, de parler tous pareil, d’avoir la même culture. Non. On est pour une vision... je veux dire... on parle aujourd’hui de Bové qui va intégrer la prison je crois demain pour quelques semaines. Nous sommes dans la même logique. Que ce soit au Chiapas ou dans d’autres régions du monde... nous avons une vision du monde, de dire : le genre humain est riche de ses différences, nous sommes tous d’une même famille mais on veut vivre et regarder l’avenir avec nos différences. C’est comme dans une simple famille, le père, la mère, les enfants, chacun a sa propre nature, ça n’empêche que l’on peut avoir des relations fraternelles et familiales toute une vie. Pour les peuples, c’est la même chose. Et donc, au Pays Basque, je suis né basque, j’ai résisté au Pays Basque en tant qu’homme basque. Mais si je devais vivre dans un autre pays, dans une autre contrée, je pense que je serais toujours mû par la même logique. Donc, ma vision n’est pas basco-basque. Je suis basque au sein de la famille humaine. Et si aujourd’hui, il y a des Basques qui ne comprennent pas ça, quelque part c’est qu’ils ne m’ont pas trop suivi dans mon cheminement ou au pire, ils ne me respectent pas beaucoup. Je suis comme ça, il faut me prendre comme ça et je ne compte pas changer pour des logiques politiques ou autres.

question : Est-ce que aujourd’hui vous vous sentez plus utile dans cette nouvelle forme d’engagement et de militantisme ?

Gabi : Euh, utile, je ne sais pas mais je sais que là est plutôt l’essentiel. Défendre la dignité des êtres les plus faibles, là c’est un engagement majeur. Je pense que ce n’est que par la suite que l’on peut parler de projet politique, que l’on peut discuter stratégie. Je pense que la première des choses, c’est aider les hommes et les femmes à vivre debout. C’est la première étape et j’apporte mes petits moyens à ce combat-là. Par ailleurs, je dois dire, pour compléter ta question, que je suis depuis peu militant de l’O.I.P (Observatoire international des prisons). Alors ça...(interrompu)

La personne à qui Gabi s’adresse : Je ne voulais pas...

Gabi : Comment ?

La même personne : Je ne voulais pas...

Gabi : Non, mais... j’y viens... puisque ce sont des questions sous-jacentes parfois. Donc il y a quelques semaines que je me suis engagé. C’est mon premier engagement " citoyen " depuis plusieurs mois. Il y a dix mois que je suis dehors. On m’a interpelé en me disant : viens parmi nous, on est sympa, il y a une bonne ambiance, on milite ici ou là. J’ai dit : laissez-moi voir et entendre avec mes propres yeux et mes propres oreilles et je jugerai quel engagement je peux prendre. Et effectivement, je me suis engagé à l’O.I.P il y a quelques semaines de cela, tout simplement parce qu’il me semble que c’est l’organisation qui aujourd’hui en France peut contribuer de façon significative à relancer la dynamique de la nouvelle loi pénitentiaire. C’est tout simplement ça. Il y a, là aussi, certaines personnes qui trouvent anormal que quelqu’un qui est marqué du sceau d’une certaine radicalité de l’engagement très fort se trouve à l’O.I.P. Je trouve au contraire que pour moi, c’est tout à fait logique. Lorsque j’étais en prison, j’ai pas mal lutté sur la base du droit des personnes détenues mais plus largement des Droits de l’Homme et je crois qu’il y a encore beaucoup de travail à faire à ce niveau-là. L’Observatoire international des prisons travaille sur ce pan du droit, des droits nouveaux à donner aux détenu-e-s et je trouve que c’est quelque chose de très important. Il n’y a pas que ça... parce que là aussi c’est quelque chose qui me fait des fois un petit peu sourire... Dernièrement je faisais un travail sur l’illétrisme en prison. Il y a de recensés officiellement 19% des personnes détenues en France qui sont illétrées plus 14% qui ont des problèmes pour écrire et à lire. Alors c’est vrai que tu parles de droits à des gens qui ne peuvent pas lire ou écrire, qui ne comprennent pas le français, ça peut paraître un petit peu anachronique. Mais il n’empêche qu’il faut obtenir une base légale qui permette d’assurer la dignité des hommes et des femmes détenus. Après évidemment ça n’empêche pas de faire un travail pour que justement les gens aient accès à la loi et puissent justement faire valoir leurs droits. Là aussi, c’est un travail complémentaire dans lequel, entre autres, la Croix Rouge est engagée. Tout ça s’enchevêtre allègrement. Il y a toujours une logique dans tout ça, il y a toujours un fil conducteur. C’est que l’homme et la femme détenus sont des êtres humains à part entière et donc il faut parvenir à garantir aux hommes et aux femmes détenus la dignité pleine et entière. Et c’est loin d’être le cas aujourd’hui dans l’Etat français, " Mère " des Droits de l’Homme comme vous le savez toutes et tous. Donc, il y a beaucoup de travail à faire dans ce sens.

question : Il y a un premier livre. Est-ce qu’il y aura d’autres livres ? Et peut-être de la fiction ?

Gabi : Non. On m’a déjà demandé d’écrire sur mes 17 années passées en prison mais je ne suis pas aujourd’hui dans cette dynamique de témoignage. Je suis toujours dans la dynamique d’action. Un jour viendra où peut-être j’écrirai, si tant est que j’ai les qualités pour pouvoir écrire, déjà. Mais pour l’instant on peut pas tout faire. Les journées, vous le savez aussi bien que moi, ne font que 24 heures et c’est pas prêt de changer, même si c’est la droite qui est au pouvoir... et qu’ils ont tous les pouvoirs... les journées continueront à ne faire que 24 heures. Donc, pour l’instant, je suis dans l’action militante et les écrits et le témoignage sur papier, ça sera peut-être pour plus tard. Mais il est évident qu’il est important aujourd’hui de témoigner, que des gens qui ont la qualité pour écrire sur la prison... et la prison, ce n’est pas que la situation des prisonnier-e-s, ça peut être les détenu-e-s mais aussi leur famille. Aujourd’hui, au travers de la Croix Rouge, quand on parle de la souffrance, je dis souvent... parce que vous savez que la profession de foi de la Croix Rouge française et de la Croix Rouge en général c’est " nous ne tolérons aucune souffrance ". Et moi, je peux témoigner que la souffrance en prison, c’est pas seulement la question des détenu-e-s. Evidemment, je suis particulièrement sensible aux détenu-e-s. Je suis sensible en priorité à la souffrance des prisonnier-e-s mais il y a d’autres formes de souffrance. Il y a la souffrance aussi du personnel. Une souffrance qui souvent se transforme en haine, qui se transforme en violence exercée contre la population pénale. C’est aussi la souffrance des familles... qu’on pourrait appeler les dégats collatéraux... des gens qui n’ont à la limite rien fait de délictueux, de criminel mais qui souffrent dans leur existence au quotidien parce qu’un-e des leurs est dans la prison. Il y aussi la souffrance de ce que l’on appelle les victimes. La prison, c’est un monde, un magma de souffrances et aujourd’hui, au travers de ce que je fais, je m’intéresse à toutes ces formes de souffrances. Et c’est vrai que si on veut aussi aider la prison à évoluer, à défaut de pouvoir la détruire... parce que malheureusement... je suis abolitionniste et je ne suis pas le seul heureusement mais on n’est pas encore en situation où on peut balayer de la surface de la société la prison. Par contre, on peut éviter que la prison soit encore cet élément qui détruit les hommes et les femmes qui sont à l’intérieur. Donc, il faut travailler à tout ça, il faut témoigner et dire, voilà aujourd’hui ce qu’est la prison dans notre société au XXIème siècle. Et les écrits sont importants. C’est pas ma priorité mais effectivement, j’encourage un maximum de gens à témoigner de ce qu’est aujourd’hui la prison, parce que ça aide à la compréhension. On a vu ce qui s’est passé avec le bouquin... je l’appelle le bouquin... on ne peut pas appeler ça un livre... pas plus que le mien... ce sont des bouquins... du Dr Vasseur : ça a aidé beaucoup de gens à prendre conscience de ce qu’est la prison en France aujourd’hui. Et à travers ce bouquin, beaucoup de gens ont pris conscience et donc, ça a permis de développer une pensée politique ou d’impulser une action politique... bon, on sait ce que c’est devenu mais c’est le début, la parole, l’écrit. C’est souvent et toujours le début de beaucoup de choses. Donc, écrire sur la prison, il faut le faire.

question : Oui, mais justement, c’est dommage, parce c’est vrai qu’il y a pas mal de détenu-e-s qui font des témoignages sur la prison, parlent de leur vécu, parlent de certaines choses, dénoncent certains trucs... mais tu vois, de l’autre côté, tu as des sociologues, tous ces gens-là qui écrivent sur la prison... il y a d’excellents trucs qui ont été écrits, notamment par Anne-Marie Marchetti, qui a fait d’excellentes choses par rapport à la prison. Mais moi, ce que je trouverais intéressant, c’est que toi, tu puisses dire aussi - que ça soit pas forcément un témoignage - mais que tu dises un petit peu... parce que tu es en même temps taulard avec une analyse. Tu vois bien précis sur la prison. Que toi, justement, tu fasses l’analyse de l’intérieur en tant que taulard mais pas un témoignage de... bon... le matin je me lève, les matons sont machin, j’ai vécu machin... tu vois ? Qui aille au-delà et qui soit une analyse sociologique, politique, sociale de la prison vue par un mec de l’intérieur. Parce que ça, malheureusement, ça n’a jamais été fait. Ni par les taulards. Ni par les autres. Parce que les autres sont sociologues, donc ils voient de l’exterieur. Et là, moi je crois que tu aurais la capacité de le faire. A la limite, ce qu’il faudrait faire, il faudrait peut-être bloquer un certain temps, puis qu’il y ait quelqu’un qui t’interviewe, qui développe sur ce truc-là et puis qu’après que ça soit... parce que là je crois moi que ça apporterait aussi beaucoup.

Gabi : L’idée est excellente. Tu connais des gens en prison qui écrivent très bien. Je pense que tu pourrais inviter des gens qui sont à l’intérieur à faire ce travail. Parce que là aussi, il faut reconnaître une chose... et c’est en ça que ce bouquin est intéressant... ce sont des écrits du fond d’une cellule... tu vis la prison... Moi, aujourd’hui, je suis incapable et je ne cesse de dire ça, je suis incapable aujourd’hui de parler de la prison comme un véritable prisonnier vit son quotidien. Parce qu’il y a une dimension qui est la souffrance, qui est le temps carcéral dont je ne suis plus aujourd’hui porteur. Parce que je suis comme toi, je suis comme tous ici, on est des gens qui vivons dans la société avec tous les avantages que ça représente, toute la légèreté d’une vie d’homme oufemme libre. Par contre, cette dimension qui est essentielle, du temps carcéralet de la douleur de chaque instant de la prison, je ne suis plus porteur de ça. Et je pense que pour faire ce travail que tu exposes là et qui est vraiment essentiel, qui n’a pas été fait encore mais qui doit être fait, si ça doit avoir une puissance véritablement pour faire évoluer les choses, il faut que ce soit undétenuouune détenue qui fasse ça.

question : Vous parliez du projet du site. Comment est-ce que vous avez fait ça ? Quand ? Au moment où vous êtes sorti ?

Gabi : Non. Quand tu es en prison, tu peux aussi prendre des initiatives de rencontrer des gens ou proposer des idées de gens de l’extérieur. Tu peux aussi proposer à l’administration pénitentiaire, rien ne t’empêche, ça fait partie des actions, si possible... je me souviens dans les initiatives qu’on avait prises... la sexualité, comme vous le savez est une question très importante en prison.... je me souviens d’une fois, où avec tous les détenus de la Maison centrale sécuritaire de Moulins, on avait envoyé un courrier type à la garde des Sceaux, qui était Mme Guigou en ce temps-là. Sur la lettre, on avait mis avec du scotch un préservatif. Alors, les gens n’ont entendu et vu que ça : le préservatif envoyé à Guigou par des détenus " longue peine ". Mais il n’ont pas vu le texte, la teneur de ce texte ni la profondeur, le sérieux, voire l’aspect dramatique du contenu de ce courrier. Donc, ce sont des initiatives que l’on peut prendre. Evidemment, c’est dans ce sens-là qu’il m’est arrivé d’écrire à des directeurs de prison, à des directeurs régionaux de l’administration pénitentiaire et même au garde des Sceaux pour dire : voilà... Ça se fait ailleurs. Le comble ! Pour vous dire l’état d’avancement de l’administration française là-dessus : en Russie aujourd’hui vous avez deux maisons d’arrêt où vous avez des sites internet. En Allemagne, il y en a aussi dans un établissement. Donc pour faire référence à des pays comme la Russie que l’on regarde un petit peu avec mépris et dédain, et bien ces pays-là trouvent le moyen dans des établissements de faire un site internet dans lequel certains détenus peuvent s’exprimer. Ce n’est pas possible dans l’Etat français. Alors j’ai proposé un projet en ce sens-là, en rassurant même l’administration pénitentiaire en disant que ce n’est pas subversif, qu’il y a moyen d’allier leur impératif de sécurité, comme ils disent, avec la liberté de parole. Mais ils ne veulent rien entendre parce que l’informatique en prison, c’est quelque chose qui fait peur à l’administration pénitentiaire. Aujourd’hui, par exemple, le détenu, la détenue, pratiquement partout peut avoir un ordinateur en cellule, bien qu’il y ait des établissements où ça se passe mal. Dans chaque établissement, il y a un " Monsieur informatique ". C’est souvent du personnel surveillant pas très adroit, pas très compétent. Il faut voir dans quel stress vivent ces gens-là lorsqu’ils savent qu’un-e détenu-e arrive avec son outil informatique. Tout de suite, ils voient ça comme une arme. Et c’est vrai que l’informatique est une arme pour le/la détenu-e qui veut s’en servir. L’informatique, tout comme l’écriture qui est une arme dont malheureusement on ne se sert pas assez.

question : Est-ce qu’on peut parler d’évasion par le biais d’internet ?

Gabi : Euh... c’est une forme d’évasion. Non seulement internet, mais l’écriture, le témoignage, c’est une façon de.... vous savez, la peur que l’administration pénitentiaire a le plus aujourd’hui, c’est justement que l’on puisse témoigner. Et moi, mon souci majeur depuis toujours, c’est qu’on rende transparents les murs des prisons à défaut de ne pouvoir les abattre. Les rendre transparents, c’est témoigner. Que les gens à l’extérieur... parce que la prison c’est quand même pas une vue de l’esprit, c’est un outil de la société. Les gens paient des impôts aussi pour créer des prisons ou pour payer des salaires de magistrats, de flics, de personnel pénitentiaire, et pour la bouffe des détenu-e-s. Il est tout à fait normal que la société porte un regard, que la société entre en prison. Et je crois que le travail dans le court et moyen terme, il est dans ce sens-là. Dans le long terme évidemment, créer une société dans laquelle il n’y aura plus dans le paysage la prison. Et c’est pas pour demain, malheureusement, mais on y arrivera, on y arrivera.

question : Et d’ailleurs par rapport à ça, le projet de loi pénitentiaire aujourd’hui, j’aimerais savoir quel regard vous portez.

Gabi : Au début, il y a eu des idées fort intéressantes, fort louables et plus l’avant-projet a été étudié, qu’il a été épuré en fait des idées généreuses, on en est arrivé à quelque chose de très neutre et qui ne change pas fondamentalement les choses. Maintenant, il faut se ressaisir de l’idée. Je ne dis pas qu’il faut se ressaisir du travail qui a été arrêté en décembre dernier mais le projet de loi pénitentiaire, effectivement, c’est la priorité aujourd’hui. Il faut rappeler à certains députés et sénateurs qui sont toujours en place, il faut leur dire : vous avez fait partie d’une commission, vous avez dit dans un rapport que les prisons étaient une honte pour la république... Et bien, il faut reprendre l’idée, parce que c’est aussi quelque chose qui m’a rendu un petit peu furax. Jusqu’à il y a 6/9 mois, la prison était honteuse, elle générait beaucoup de misère, elle générait beaucoup de douleur pour les détenu-e-s en priorité, pour le personnel, pour les familles et pour des raisons bassement politiciennes, de programme électoral, on a refermé le chapitre et on a laissé vivre toujours dans la même douleur, toujours dans la même honte, 54.000 hommes et femmes et leurs familles. Et là, vous voyez le cynisme du personnel politique qui, pour des questions bassement électoralistes, a laissé dans le jus de la misère baigner hommes et femmes pendant ces 9 derniers mois. Donc, il est urgent de reprendre le dossier, de le rouvrir et de se réoccuper de cette question-là.

question : Et vous êtes confiant par rapport à ça ?

Gabi : Je ne serais pas confiant, je ne serais déjà pas devant vous, je ne serais pas militant. Evidemment, au-delà de la confiance, c’est une question d’absolue nécessité. Le moteur de notre énergie c’est ça, c’est la nécessité, c’est pas une question de confiance. Il faut le faire. C’est une question de dignité pour des milliers d’hommes et de femmes. Ce n’est pas simplement... Je ne fais pas de l’angélisme. Sachez qu’il y a autant de canailles en prison, au fond de cellules, qu’il y en a dehors. Je ne verse pas dans l’angélisme, je dis tout simplement, ces hommes et ces femmes qui sont au fond des cellules sont des êtres humains. Ace titre-là, on a le devoir d’assurer certains droits, qui sont ce qu’on appelle les Droits de l’Homme, les droits fondamentaux pour tous les êtres humains. C’est ça qui est le moteur de notre action.

question : Pour revenir sur les raisons qui t’ont poussé à faire le choix effectivement que tu as fait, le choix des priorités que tu as fait, ça, ça me paraît tout à fait normal, louable etc. Par contre, il y a quand même des choses qui m’ont un petit peu chiffonné dans ce que tu as dit tout à l’heure. Tu as dit : finalement, le mouvement national basque, il s’est passé de moi pendant 17 ans et il continue, rien ne change. Mais, ce qui...

Gabi : (l’interrompant) Non, je n’ai pas dit que rien ne change. J’ai dit que je sois présent ou pas ne change rien à la donne.

question : Est-ce que c’est vrai ça d’abord ? Tu disais aussi, 17 ans sans moi. Moi, j’ai jamais eu l’impression, même si je ne suis pas basque et si je vois les choses avec un petit peu d’ignorance, j’ai jamais eu l’impression que tu étais en dehors du mouvement national basque pendant ces 17 ans. Au contraire, t’as toujours été très présent. Et justement là, on retombe sur ce que tu dis toi-même : la lutte, elle se fait par dessus les murs des prisons. La lutte avec les prisonnier-e-s, ce que fait Askatasuna en ce moment, tout ça, c’est quelque chose d’extrêmement important et qui prouve bien effectivement que tu n’étais pas en dehors du coup pendant ces 17 ans. Moi je crois que tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas dire : et donc, par conséquent, ils n’ont pas besoin de moi. En plus, le deuxième point qui me chiffonne est que tu as l’air de dire que le mouvement basque, on est sûr du résultat. Moi, je ne doute pas de la détermination des gens. Ce n’est pas du tout ça que je remets en cause. Quand je vois l’acharnement et la puissance des gens qui sont en face... que ce soit du côté espagnol, parce que là, c’est l’hystérie absolue actuellement... ou que ce soit même du côté français, où la toute petite revendication vraiment très très minime du département basque est rejetée relativement unanimement non seulement par les politiciens français mais largement par le peuple français comme il rejetait l’idée d’indépendance de l’Algérie pendant la guerre d’Algérie ; on est dans une situation qui a beaucoup de points communs au niveau de la mentalité des gens. Est-ce que justement, n’est-ce pas quand même prioritaire ce combat ? Parce que c’est la survie du peuple basque, de la langue basque qui sont en cause. A travers cette survie d’un peuple, c’est la survie de tous les peuples de la planète qui est intéressante.

Gabi : Je continue à être militant basque. J’en donne pour preuve déjà le fait que la semaine dernière, ce week-end dernier, il y a eu une grande manifestation à Bilbao, pour dénoncer le fait qu’une loi a été faite en Espagne avec pour finalité d’interdire la représentation légale du mouvement de la gauche basque, Batasuna pour être clair. Je fais partie de ces dix personnes à qui on a demandé : est-ce que tu veux co-signer ce texte pour appeler à participer à cette manifestation à Bilbao ? J’ai signé. Je ne suis pas de Batasuna. Par contre, c’est vrai que je considère qu’il est essentiel de défendre la liberté de représentation. Il y a des gens.... alors, on est d’accord ou on n’est pas d’accord, mais il y a un certain pourcentage de la population basque qui se reconnaît dans Batasuna, qui reconnaît ses objectifs, ses analyses. Il me semble absolument aberrant et totalement injuste que ces gens-là ne puissent pas avoir la possibilité légale de s’exprimer. Donc, c’est dans ce sens-là que j’ai dit oui, je co-signe cet appel à manifester. Donc, je suis toujours militant basque. Par contre, tu as cité une association de défense des prisonnier-e-s basques, c’est vrai que cette association travaille bien. Malheureusement, elle a de plus en plus de travail parce que la répression est de plus en plus dure au Pays Basque. Ces gens-là n’ont pas besoin de moi parce qu’il y a des militants et des militantes qui travaillent très bien à cela. Peut-être qu’ils ne pourraient pas faire ce que je fais au sein de la Croix Rouge, comme je fais actuellement ou dans le secteur militant anti-carcéral au niveau de l’Etat français. Chacun agit suivant ses compétences et ses ordres de priorité. Je continue à être un être basque. Je ne suis pas encore citoyen basque, malheureusement, mais ça viendra. On travaille à ça, à ce que la personne basque soit aussi citoyenne basque. Mais bon, j’ai donné ma priorité ailleurs et je n’enlève rien à ce que j’ai dit avant. Il faut aussi savoir relativiser les choses. La prison m’a appris aussi que quand on est abertzale, on croit qu’on a beaucoup d’influence sur ce qui se passe au Pays Basque. Quand tu regardes, quand tu es un petit peu loin du Pays Basque... j’allais dire, t’as pas besoin d’être très en l’air ou de voler... même du fond d’une cellule, tu remarques que l’influence de la vie... et la vie, c’est majoritairement des influences qui t’échappent totalement.... Les abertzale font ce qu’ils peuvent pour sauver notre nation, mais ce qui influe sur la réalité de notre pays, c’est une foultitude d’éléments qui nous échappent totalement. Donc, il faut savoir aussi relativiser les choses. Et en relativisant les choses, tu relativises ton propre papier, ton propre engagement. C’est pour ça qu’il faut savoir raison garder. Ce n’est pas parce que mon nom est apparu comme ça, 17 ans durant, de ci, de là, que je suis aujourd’hui un événement important. Le Pays Basque, je te le dis et tu le sais aussi bien que moi, a des milliers d’années d’existence et je pense que... c’est pas un scoop ce que je vous apprend mais... le Pays Basque est amené à continuer à vivre quelques milliers d’années, quoiqu’en pensent certains aujourd’hui. Voilà... il faut savoir relativiser. Et la prison aide à relativiser les choses.

question : Quel a été l’élément déclencheur, comment vous êtes-vous décidé dans les 10 derniers mois de votre détention à écrire ? Vous le faisiez avant ?

Gabi : Depuis que je suis en prison, j’ai un journal, un journal intime. Comme quoi il n’y a pas que les midinettes qui ont des journaux intimes. J’écrivais aussi un journal intime et d’ailleurs, une de mes plus grosses peines est qu’un jour j’ai été transféré " disciplinairement ", comme on dit -c’est à Fleury-Mérogis en 1988- et l’administration pénitentiaire m’a volé mon journal intime. Il se trouvait que deux mois avant, je m’étais marié en prison. Vous imaginez... bon peut-être que les gens ont connu ce qu’est le mariage... vous vivez, vous ressentez les choses d’une façon extrêmement particulière évidemment... c’est une période particulière. J’avais couché sur le papier ce que je ressentais du fond de ma cellule, de mon mariage, de tout ce qu’il y avait autour. Mais ce cahier, l’administration pénitentiaire me l’a volé, ça a disparu corps et biens. Aujourd’hui, évidemment, je suis incapable de retrouver les mots qui peuvent traduire ce que je vivais à ce moment-là. Ça aussi, c’est une violence. On n’a pas de présent... on vous vole la vie, quand vous vivez en prison, surtout quand vous vivez longtemps en prison. Donc, l’importance de ces écrits carcéraux, c’est votre vie. Vous mettez des mots pour traduire ce qui est intraduisible normalement. Aujourd’hui, ce sont des choses que je suis incapable de remettre sur papier. Et ça, on me l’a volé. Ça été une des pires violences que j’ai vécues en prison. Evidemment, au citoyen lambda, vous dites on m’a volé mon journal intime, ça l’empêche pas de dormir, il trouve même que c’est un petit peu risible. Mais je vous assure que ça, c’est de la violence. Souvent quand on me parle... évidemment, j’ai été un militant d’une organisation politico-militaire, ce qui m’a valu d’être en prison... quand on me parle de violence, j’ai un sourire, mais bon, relatif évidemment car on ne peut pas sourire en parlant de la violence, quel qu’elle soit... et c’est vrai que là aussi je relativise et je dis, ok, vous voulez parler de violence ? Mais moi aussi je peux vous parler d’autres formes de violence, de violence qui sont quotidiennes. Il y a deux jours, je suis rentré au siège de la Croix Rouge où je travaille, à 7h30 du matin, et il y avait un SDF allongé devant notre siège, à 50 mètres des Champs Elysées. Et j’ai vu ce... bon, ça se prend pas en photo ces choses-là, évidemment, parce que c’est dramatique. Mais j’ai dit, voilà, la société, la violence, elle est là aussi. Et rien que de voir le symbole de la lutte contre la souffrance humaine qu’est la Croix Rouge -avec d’autres organismes et individus évidemment qui luttent contre la souffrnace humaine- et bien moi, j’ai assisté à ça à 7h30 devant le siège de la Croix Rouge, un homme qui était dans son duvet. Et ça, c’est de la violence. Donc, ok , j’assume la responsabilité des violences auxquelles j’ai participé. Je les assume mais je veux aussi parler d’autres formes de violence qui sont toujours d’actualité.

question : Mais comment êtes-vous passé du stade de journal intime à finalement ces écrits-là, à celui de les rendre publics et à les diffuser sur internet ?

Gabi : Dans tous les établissements où je suis passé, j’ai eu à coeur de chercher quel était le secteur sur lequel je pouvais rebondir pour avoir une activité, disons, militante. Alors, d’un côté, ça pouvait être une aumônerie, d’un autre, ça pouvait être le socio-éducatif de tel ou tel établissement, ou l’association culturelle de la prison. Il y a toujours, si on cherche bien, et moi, je mettais toujours 3 mois pour connaître l’établissement, savoir qui est qui, qui fait quoi. Et au bout de 3 mois, je disais voilà, tel domaine de la prison est un domaine où je peux m’investir, où je peux faire quelque chose, où je peux créer, où je peux être positif. Par exemple, quand j’étais à Lannemezan, je suis arrivé, j’ai passé mes 3 mois, et qu’est-ce que j’ai trouvé ? C’était l’aumônerie qui était le seul secteur où les détenus pouvaient s’exprimer, pouvaient créer des petites choses. Donc, j’ai fait avec d’autres détenus une revue qui s’appelait Foi et Prison, qui était là aussi une première, une revue écrite et réalisée par des détenus qui témoignaient. Le public visé était le public croyant. Il est arrivé même un numéro qui s’est vendu à 3000 exemplaires, en Afrique, au Canada, en Suisse. Là aussi, c’est un témoignage. Alors évidemment, le style était différent d’un journal anarchiste ou même de ce petit livret que vous avez sous la main. Le style était adapté au public visé, au public chrétien. Dans le fond et dans la forme, on s’est adapté, mais l’essentiel, c’était que l’on témoigne de la prison, que ces gens-là... parce qu’évidemment, moi aussi je suis chrétien et moi je sais que beaucoup de gens dans ce monde-là ne connaissent absolument pas ce qu’est la prison. Donc mon objectif était toujours de témoigner de la prison, mais dans un style particulier, avec un organe particulier. Je suis arrivé après à Arles, et à Arles, même chose... le problème est que Arles était un établissement sécuritaire où rien ne vivait. Donc, il a fallu que j’opte pour une activité un peu plus personnelle. C’est donc l’idée de site internet au travers des mes camarades militant à l’extérieur que l’idée m’est venue et que j’ai œuvré en ce sens-là. Parce que j’étais conscient -j’avais un ordinateur aussi en cellule- que l’ordinateur... Quand j’ai commencé à militer j’avais 15-16 ans. Je me souviens encore comme pas mal de gens ici, il y a 20 ans de ça, lorsqu’il fallait faire des tracts, c’était la vieille Ronéo. On passait des heures à faire du travail merdique et aujourd’hui... J’ai halluciné ! Au fond de ma cellule, j’avais mon ordinateur, une imprimante. Je faisais au fond d’une cellule du travail qui était mille fois plus beau, plus grand que lorsque j’étais militant à l’extérieur. Aujourd’hui, la technique permet ça. Donc j’ai dit, cette technique-là, il faut aussi la mettre au service de notre cause. Au service des détenu-e-s. D’ailleurs, l’ordinateur que j’avais était le fruit de la solidarité. Je me souviens que certaines personnes qui sont ici ont contribué financièrement à me payer un ordinateur. Même l’évêque du Pays Basque a donné de son argent pour acheter cet ordinateur. Il ne sait pas malheureusement je pense, quels écrits par la suite ont été pondus au travers de cet ordinateur. Quoiqu’il en soit, c’est un outil et cet outil, je l’ai laissé. Je suis sorti de prison et je l’ai confié à un autre détenu. Je lui ai dit, cet outil, il faut qu’il reste en prison, le jour où toi, tu vas être libéré, s’il est toujours en état de marche, tu le laisseras à un autre détenu. Parce que l’écrit, l’ordinateur, c’est une arme au service des détenu-e-s. C’est une idée qui doit faire son chemin chez les prisonnier-e-s. L’écrit, le fruit de l’esprit, est une arme redoutable et redoutée par l’administration pénitentiaire.

question : Vous dites que vous avez choisi cette activité plus personnelle parce qu’à Arles vous aviez moins de militants ?

Gabi : Oui, c’est un établissement... d’ailleurs, depuis quelques mois, je ne cesse d’attirer l’attention des gens là-dessus... c’est un établissement qui est un véritable étouffoir pour les personnes qui y vivent. Il faut savoir qu’il y a une crise actuellement, depuis quelques mois, entre le secteur médical de l’établissement et la population pénale. Les gens qui connaissent un petit peu la prison savent que souvent, dans les maisons centrales, le seul endroit qui est un petit peu une oasis de paix, une oasis où la personne détenue peut respirer, c’est le secteur médical. Les gens vont dans le secteur médical pas forcément parce qu’ils sont malades mais parce qu’ils savent qu’il y a des gens qui sont à l’écoute, parce qu’il y a des gens qui viennent de l’extérieur, des infirmier-e-s, médecins, qui sont capables d’écouter. Et l’écoute de la population pénale, c’est souvent une grande aide pour la personne détenue. Donc, il y a une crise actuellement, c’est peut-être le phénomène du sud-est. Comme vous le savez, le sud-est est très marqué à droite et malheureusement, certains hopitaux ne sont pas à l’abri de cette réalité là. Il se trouve que l’hopital d’Arles, apparemment, est mû par un esprit qui n’est pas très humaniste. J’en tiens pour preuve certains tracts syndicaux, d’ailleurs qui vont être publiés bientôt d’ici peu dans la revue L’Envolée, dans quelques semaines. Donc, le secteur médical d’Arles a tenu des propos extrêmement virulents contre la population pénale. Ce qui fait que le secteur médical est boycotté aujourd’hui par la population pénale. Et donc, les prisonniers n’ont aucune oasis au sein de l’établissement. C’est à dire que c’est un véritable étouffoir, il n’y a pas de lieu où les gens peuvent respirer. Il ne m’étonnerait pas que dans les temps à venir il se produise des événements assez graves dans cet établissement, parce que justement, jour après jour, le désespoir s’installe.

question : Tu nous dit que tu es interdit de séjour au Pays Basque. Sur tout le Pays Basque ou seulement une partie du Pays Basque ?

Gabi : Le Pays Basque Nord, qui est sous la responsabilité de Paris jusqu’à présent, et tous les départements du sud-est, du sud-ouest, la Corse, Lyon. Paris et région parisienne m’étaient interdits mais j’ai eu une levée pour que je puisse travailler. Mais j’ai toujours une interdiction sur le Pays Basque et tout le département du sud.

question : Donc, tu n’es pas interdit de territoire si tu veux aller du côté Pays Basque sud, en Hegoalde ?

Gabi : Non. Je suis comme chez moi là-bas. J’y suis chez moi ! (rires)

question : Pour quelle raison êtes-vous interdit de séjour ?

Gabi : C’est une mesure qui a été prise dans un de mes premiers procès. Je crois que vous étiez témoin à ce procès Gilles [Perrault]. C’était en 1991, ça date pas d’hier. Mais la justice est comme ça, elle n’oublie pas. Donc, quand je suis sorti de prison, on m’a rappelé qu’une décision de 1991 m’interdit d’aller dans tous ces départements.

question : Pour toute votre vie ou...

Gabi : Dieu merci ! 5 ans uniquement.

question : C’est ton quinquennat à toi ! ? !

Gabi : Oui... c’est vrai que j’ai fait aussi deux septennats... en fait, je fais partie d’une génération de militants basques, du Pays Basque nord, qui s’est engagée à cause de la trahison politique de Mitterrand. On s’est engagé beaucoup plus " durement " dans l’action politique, au niveau de l’action illégale, du fait que Mitterrand ait trahi sa parole, qui était entre autres la création d’un département basque, la question de la langue basque. Dans ses propositions, il y avait trois propositions qui concernaient directement les Basques du Pays Basque nord. Il a trahi cette parole... bon, je ne vais pas revenir sur la notion de parole au Pays Basque, mais c’est quelque chose qui est profondément ancré chez nous... ailleurs je pense aussi... mais chez nous, c’est une réalité sociologique importante. Cette trahison a fait que des militants de ma génération se sont engagés d’une façon plus importante. Et Mitterrand a fait deux septennats en pri... (rires), euh, à l’Elysée et moi, j’ai fait mes deux septennats en prison.

question : Et à l’issue de ces 5 ans ?

Gabi : Je caresse l’espoir, parce que bon, je suis un garçon dans le fond très gentil... je vis toujours avec l’espoir que raison saura garder et qu’on me lèvera l’interdiction de séjour dans les mois, ou assez rapidement. Donc j’espère que je n’attendrai pas 5 ans pour revenir au Pays Basque de façon tout à fait légal.

question : Et une fois au Pays Basque, avez-vous l’intention de reprendre votre militance de manière très active ?

Gabi : Je sais même pas ce que je vais manger à midi ! Que voulez-vous que je vous dise sur mon avenir dans 5 ans ou 6 ans ?... c’est pas une réponse (rires)... bon, pour parler plus sérieusement, je veux continuer à vivre au Pays Basque en tant que citoyen basque et je pense que tant qu’il n’y aura pas un Etat de Justice, il est un devoir pour toute personne consciente d’apporter sa petite contribution au changement. Et je crains fort que dans 5 ans, il y aura encore besoin de toutes les bonnes volontés. Evidemment, si je vis au Pays Basque, je me joindrai à ce grand fleuve des bonnes volontés pour essayer d’apporter une solution à la question basque.

question : Mais comment va-t’elle se matérialiser cette militance ?

Gabi : Ecoutez, dans 5 ans, on se retrouve et je vous dirai ça. On vit aujourd’hui une période très perturbée au Pays Basque... très trouble... ça c’est une évidence, le moindre observateur vous le dira. J’espère que dans 5 ans nous vivrons une situation toute autre et c’est dans ce sens-là que je garde espoir que je pourrai intervenir avec ma vision des choses, avec ma sensibilité. Mais actuellement, la période est au déchirement. Malheureusement, je ne peux pas apporter grand chose, comme beaucoup de gens qui se sentent aussi très frustrés par rapport à la situation présente.

question : Gardez-vous des relations avec vos amis militants ?

Gabi : Oui. Je suis ce que je suis aussi grace à eux, grace à ces gens avec lesquels j’ai cheminé, quelque soit le cheminement. Ce que je suis aujourd’hui, à l’instant où je vous parle, c’est le fruit de mon éducation, de rencontres. C’est le fruit aussi de tous mes engagements, je dis bien tous mes engagements. C’est le fruit aussi de mon passage en prison. Donc, oui, je continue à garder des liens avec tous ces gens qui ont constitué tous les éléments de ma vie passée et présente.

question : Concernant l’abolition de la prison, est-ce une réflexion qui t’est venu tout au long de ces années ? Est-ce que ce sont ces 17 années de prison qui t’ont amené à la conclusion que la prison devrait être abolie ? Ou est-ce qu’avant... non, avant t’avais pas réfléchi ?

Gabi : Oui et bien bravo ! Donc je suis rentré en total crétin en prison, c’est ça ? (rires) Non, j’étais militant basque. J’étais un militant de gauche donc, j’avais une vision globale sur la question carcérale. J’étais comme tous les gens qui ont une vision de principe, qui était donc que la prison était nocive pour l’être humain, nocive pour la société généralement. Je suis rentré en prison, j’ai connu ce qu’était la prison. Effectivement, aujourd’hui je peux confirmer, je peux apporter les éléments sur le fait que la prison est contre-productive socialement. J’ai un discours très " citoyen " là-dessus. Je dis : toi tu es citoyen-ne, tu paies des impôts, où vont tes impôts et ce que produit l’argent de ton travail ? Ça produit de la haine, ça produit de véritables bombes humaines, ça produit des gens qui demain, d’une façon ou d’une autre, seront rendus à la liberté et commettront des violences encore plus importantes qu’ils ont commis avant de rentrer en prison. Donc, en langage " citoyen ", je peux démontrer par A+B que la prison est à abolir. Je peux aussi démontrer que la majeure partie des gens qui sont aujourd’hui en prison n’ont rien à y foutre. Parce que la prison est sensée défendre la société, isoler des éléments nocifs... on parlera comme on veut de ces gens-là., mais je n’ai rencontré que très très peu de gens extrêmement violents et dangereux pour la société, ou inaptes à vivre dans un corps social. Très très très peu. Je n’aurais pas l’impudeur de dire que cela représente que 2% mais je sais qu’il y a des gens qui disent que oui les gens violents, ç’est 2% de la population pénale. Alors s’il faut parler chiffres, je vais dire que 90% des gens n’ont rien à faire en prison. 90% des individus que vous maintenez aujourd’hui au fond d’une cellule, si sanction il doit y avoir, puisque la société fonctionne aussi comme ça et qu’on peut pas changertout du jour au lendemain, il faut trouver d’autres sanctions, mais qui ne soient absolument pas la prison.

question : Et Gilles Perrault, à propos de l’abolition de la prison ?

Gilles Perrault : Thierry Lévi a écrit un livre intéressantsur l’abolition de la prison. Je partage tout à fait l’opinion de Gabi. Je pense que ceux qui posent une énigme et un problème sont très peu nombreux ; ceux qui représentent un véritable danger pour la société sont très peu nombreux. Là, on n’a pas la solution, incontestablement. Mais je partage tout à faitton sentiment.Onmet en prison des gens qui n’ont rien à y faire, qui n’y font rien d’ailleurs et qui ne devrait jamais se trouver là. C’est tout à fait clair. Donc, la société a droit de se protéger, c’est une évidence. Mais ceux dont elle doit se protéger réellement sont extrêmement peu nombreux et ne justifient pas les immenses prisons que nous avons. Sûrement pas.

question : Mais comment explique-t’on ce discours en 2000, où tout le monde, la droite, les sénateurs... où les députés ont fait un rapport en disant un petit peu ce que dit Gabi, qu’une grande majorité de gens n’a pas sa place en prison et qu’il n’y ait pas eu de suite à ça ? Maintenant, on se demande où on va aller et ce que va devenir ce magnifique rapport fait par les députés.

Gilles Perrault : Oui, mais enfin, quand on désigne une commission, c’est souvent pour enterrer un problème. Cette délégation, cette représentation parlementaire a bien travaillé, incontestablement. Mais, bon, on n’est pas passé à l’acte et le sécuritaire envahissant le champ politique... Nous n’aurions pas eu les éléctions que nous avons eu avant hier si les idées contenues dans le rapport qui a été fait avaient été prises en compte. Il y a donc une utilisation des fantasmes sécuritaires qui a été faite pour.... On a un ministre, Mr Bédier, le maire de Mantes-la-Jolie, qui, depuis hier, a un ministère ou un secrétariat d’Etat, je ne sais plus, mais ce qui est quand même une grande première dans l’histoire de la république, car il est chargé de l’immobilier de la justice ! Alors on se dit, qu’est-ce que c’est que ça, l’immobilier de la justice ? Et bien ce sont les prisons et la construction de nouvelles prisons. En écoutant ça en me rasant, je me disais, qu’est ce que ça signifie l’immobier de la justice ? Donc on va construire d’autres prisons. Les temps ne sont pas favorables à l’extinction de la prison, c’est sûr.

question : Donc, ça veut dire que le mouvement militant anti-carcéral n’est pas si vivant et si fort que ça et heureusement que Gabi arrive et peut-être que grace à lui... ? (rires)

Gilles Perrault : Ce qui compte, c’est le combat. La victoire et la défaite... il n’y a pas de défaite aussi longtemps qu’il y a du combat. Voilà, il faut se battre et la victoire arrivera forcément. Il faut se battre. Peu importe que la victoire soit à portée de la main. Elle n’est d’abord jamais à portée de la main. Mais elle survient parfois de façon inattendue. Mais de toute façon, peu importe la perspective de la victoire, ce qui compte, c’est le combat.

Gabi : Résister.

question : Vous avez parlé de la contre-productivité de la prison, est-ce que cela signifie que vos 17 ans d’incarcération vous ont amené à penser que toute votre militance a été contre-productive ? Et est-ce que vous êtes passé d’un stade de violence active à un stade de non-violence aujourd’hui ? Parce qu’Iparretarrak n’est tout de même pas un mouvement pacifiste...

Gabi : Non, ça se saurait. (rires)

question : Mais quel regard vous portez justement sur votre militance ? Est-ce que ça été contre-productif ?

Gabi : Non-non ! En plus, je trouve que le lien de contre-productivité entre la prison, ce que j’ai évoqué précédemment, et mon engagement est un parallèle osé ! Pour revenir à la prison, je pense que vous avez compris ce que j’entend par contre-productivité sur le plan social. Pour ce qui est de mon engagement, je ne renie en rien mes engagements passés ! Mais en rien ! Si demain Iparretarrak était amené à intervenir toujours dans sa forme de violence, c’est à dire une certaine forme de violence ne portant pas atteinte à la personne humaine, je ne le condamnerai pas. Parce que malheureusement, et ça c’est un de mes... j’allais pas dire un échec personnel, parce comme je disais précédemment, la vie, la lutte, tout ça, il y a beaucoup de choses qui nous échappent.... le monde est de plus en plus compliqué, c’est comme ça... mais malheureusement, je constate que dans la situation du Pays Basque nord, ou français si vous préférez, rien n’a évolué. J’ai fait 17 ans... 17 ans, c’est une belle portion de vie, 17 ans ! Moi, quand je vois aujourd’hui des jeunes qui ont 17 ans, ce sont de grands bonhommes et de grandes bonnes femmes. Je me dis, le temps que ça devient entre embryon et ça aujourd’hui et moi j’étais là-dedans. Et j’ai rien fait. Aujourd’hui, je ne condamnerai pas Iparretarrak, si le sens de la question c’est ça, parce que malheureusement, les problèmes cruciaux que rencontre le Pays Basque, qui sont des questions d’existence pures et simples par rapport à la langue, par rapport au maintien de son existence sur sa propre terre, tout ça sont des choses qui nous échappent et qui font qu’on est en voie d’extinction. Au Pays Basque nord bientôt dans 20 ans, si rien de radical n’est fait par rapport à la langue basque, dans 20 ans, qu’est-ce qu’on sera ? On ne sera pas mieux que les Indiens d’Amérique. On sera une petite tribu. Alors, il y aura toujours... les gosses actuellement dans les ikastolak qui apprennent par l’immersion en basque.... effectivement, quand tu feras du tourisme au Pays Basque dans 20 ans, tu verras toujours dans des coins de villes ou villages des gens parler en basque. Mais c’est pas ça le sort d’une nation. Une nation qui est la plus ancienne d’Europe, les Basques. Le sort est qu’on puisse vivre... on ne veut pas non plus que ce soit le basque et uniquement le basque. On revendique que ce soit aussi la co-officialité avec la langue française, que le basque ait le même pouvoir que n’importe quelle autre langue, qu’on puisse être maître de notre destin et de notre terre aussi. C’est une chose qui nous échappe totalement. On est en train de s’enfoncer tellement qu’aujourd’hui, je suis incapable de défendre l’idée de dire par exemple, non, Iparretarrrak n’a plus de raison d’exister. Je ne peux pas le dire ! Parce que la situation est beaucoup trop périlleuse, beaucoup trop grave. Et ça, c’est une douleur de sortir de 17 ans de prison et de ne pas pouvoir dire : et bien aujourd’hui, on a d’autres instruments, aujourd’hui, notre parole, le fait de m’exprimer devant vous, de nous exprimer, ça suffit, de manifester, ça suffit. Non, ça ne suffit pas malheureusement. Parce qu’aujourd’hui, tout n’est que rapport de force et malheureusement, il y a un champ d’intervention qui peut être celui d’Iparretarrak, et si un jour il advenait qu’ils agissent, je ne suis pas en position de dire : et bien non les gars, vous faites erreur, on est dans une autre situation, la situation a évolué, aujourd’hui on a le minimum pour pouvoir se dispenser de ce type d’activité. Mais on n’a pas ce minimum aujourd’hui. Et pour moi c’est un drame, à titre personnel. On ne va pas être trop long parce qu’on a un procès. Il faut qu’on aille à un procès dans lequel vont participer Gilles et Mikel, pour être témoins de militants basques. Vous savez, il fait beau, au Pays Basque aussi, mais la justice continue à passer le rouleau compresseur judiciaire qui est toujours au travail. On a un devoir aussi nous de solidarité, les Basques et les non-Basques. On va à 13h30 rencontrer d’autres personnes qui sont au fond de cellules et qui vont participer à ce qui est un petit peu une comédie. Parce que depuis que je suis sorti, j’ai participé à d’autres procès de militants basques ou d’autres personnes lambda et ça me donne des frissons d’entendre certaines choses de la part de magistrats, même le jeu parfois des avocats me hérisse le poil. C’est vraiment une comédie dans laquelle les pauvres gens sont souvent les victimes sacrifiées. Ce que je trouve assez pitoyable. J’aime bien le théatre, mais là, c’est un théatre de mauvaise qualité. Donc, on va aller soutenir des personnes humaines. Voilà, je vous remercie d’être là.

    Gabi Mouesca
    Prison@.net, Journal d’un « longue peine »
    Préface de Gilles Perrault
    Editions Gatuzain
    25 Espainiako karrika - 64100 Baiona
    Tel : 05 59 25 52 74
    http://www.gatuzain.com


Source/auteur : Editions Gatuzain
Mis en ligne le mercredi 24 juillet 2002, par Celine
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