La police genevoise raciste VIRGINIE POYETTON | 25.09.2002 15:00
Article paru dans le courrier du 25.09.2002
La police genevoise mise en cause pour discrimination raciale
PLAINTE
Une jeune mère camourenaise porte plainte contre la police genevoise pour coups, injures et discrimination raciale. Acor SOS racisme dénonce une augmentation des cas de racisme depuis le début de l’année.
VIRGINIE POYETTON
« Je ne veux pas que dans trente ans ma fille me raconte la même histoire. Et que face à elle, je sois obligée de répondre : « Oui, je comprends, j’ai vécu la même histoire. » J’ai eu besoin de beaucoup de courage, mais si tout le monde laisse passer, rien ne va changer. » Hier, Elisabeth1 déposait une plainte pénale contre la police genevoise pour abus d’autorité, contrainte, injures, lésions corporelles simples, mise en danger de la vie d’autrui et discrimination raciale.
Les faits, tels que rapportés par la jeune femme, se sont déroulés ainsi : le 19 août, Elisabeth, d’origine camerounaise, portant sa fille de cinq semaines sur le ventre, tente d’acheter un billet TPG à l’automate. Le tram arrive. Elle décide de monter et d’informer le conducteur par la suite. Deux agents l’empêchent d’entrer dans le tram et l’accusent de vouloir frauder. La jeune femme refuse de payer, estimant qu’elle n’a commis aucune infraction. Des propos racistes s’enchaînent : « Vous êtes tous les mêmes ! », « Vous êtes une voleuse, elle aussi (en désignant l’enfant) va devenir comme ça ! » Les deux agents TPG finissent par appeler la police. Deux voitures arrivent toutes sirènes hurlantes. Les policiers n’accordent aucune importance à la version d’Elisabeth. « On sait très bien comment ça s’est passé ! » Ils veulent l’emmener au poste mais la jeune femme refuse. Finalement, les policiers la font rentrer de force dans la voiture et la brutalisent une fois à l’intérieur.
Une fois arrivée au poste de Thônex, elle est placée en cellule, séparée de son enfant. Une femme la fait se déshabiller et la fouille intégralement, en présence des deux policiers hommes. La policière refuse de croire que la jeune mère a été violentée et lui dit : « Vous êtes une sauvage, vous avez l’habitude, ça se passe de toute façon comme ça chez vous. » Un médecin arrive, le bébé est rendu à la femme. Finalement, après environ quatre heures passées dans la cellule, les policiers lui font signer un procès verbal qui, selon elle, ne correspond en rien aux faits. « J’étais à bout de nerfs et ils me menaçaient de prendre mon enfant. » Une fois chez elle, Elisabeth appelle SOS médecin. « La femme était choquée, la peau tuméfiée et les menottes avaient laissé des traces sur les mains », témoigne le médecin Damien Roth, déféré sur place. Ce dernier lui conseille de s’adresser à Acor SOS racisme.
DISPROPORTION
Pour l’avocat de la jeune femme, Me Jean-Michel Dolivo, les méthodes utilisées par les forces de l’ordre vont à l’encontre du principe de proportionnalité. « Je ne vois pas quelles raisons d’ordre sécuritaire pourraient justifier de telles violations des droits fondamentaux de la personne, ni une fouille complète en présence d’hommes. » Un témoin, présent à l’arrêt de tram, confirme : « L’intervention de la police était digne d’un hold-up, totalement disproportionnée. La jeune femme n’avait pas du tout la carrure de quelqu’un qui pouvait être agressif. Elle portait un bébé. »
L’avocat remarque que les cas de ce genre sont nombreux et qu’il est très difficile de voir une plainte aboutir contre la police. Pourtant, dans le cas en question, Me Dolivo estime que les témoignages du passant et du docteur de SOS médecin sont des preuves solides. « De plus, le fait que la jeune femme bénéficie d’un permis C lui donne une sécurité de séjour que tous n’ont pas la chance d’avoir. Tout le monde devrait pouvoir se plaindre sans mettre en danger sa résidence en Suisse », constate l’avocat.
AUGMENTATION DES CAS
Selon Acor SOS racisme, le nombre de contrôles au faciès a augmenté depuis le début de l’année. Entre janvier et septembre, l’association a recensé quinze cas de violations sur la région Genève/Vaud/Neuchâtel. « Ce qui est énorme par rapport aux années précédentes. De plus, il ne faut pas oublier que nous ne faisons pas de publicité, il existe donc de nombreuses situations dont nous n’avons pas connaissance », ajoute Karl Grünberg.
Le secrétaire général d’Acor SOS racisme lie cette augmentation à l’excessive médiatisation des opérations de police. Depuis le début de cette année, les médias se sont fait le relais d’interventions musclées des forces de l’ordre auprès de trafiquants de drogue d’Afrique de l’ouest, entretenant ainsi un climat de crainte et de méfiance. « Le cas d’Elisabeth est exemplaire : en raison de sa couleur, elle appartient à une sorte de « délinquance indifférenciée », qui serait coupable par nature, souligne M. Grünberg. Alarmée par la situation, Acor SOS racisme a écrit au Conseil d’Etat, en juin dernier, pour proposer qu’une réunion avec des représentants de l’Etat et des services concernés soit organisée. Le chef du département de l’Intérieur, Robert Cramer, a répondu qu’il prenait note et qu’il reprendrait contact.
Quand à la police, elle a réagit hier dans la soirée, à travers un communiqué de presse, et réfute toute accusation de racisme. Elle constate que ce genre d’accusation « est la plus facile à avancer dès qu’elle [la police] arrête des personnes de couleur ».
1Prénom fictif.
le courrier
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