Avec l’anti-mondialisation, le retour du conflit paie tribut aux replis souverainiste ou identitaire. Rassurant déni de réalité, cette « contestation » conspire au maintien de l’ordre. Son refrain consonne parfaitement avec ceux des fondamentalismes religieux. L’imagination absente, seules subsistent des images. L’antienne s’adjoint divers reliquats d’internationalisme, de tiers-mondisme, d’anti-impérialisme, pour « réinventer la République », proclamer « L’État c’est nous ! » ou encore « Tous ensemble ! ». On veut faire corps. Et, sans souci des pratiques, on invoque l’unité, comme pour plier à discipline l’hétérogénéité originaire. Qui dira à quel point les subjectivités s’arriment à ces idées abstruses qui sont autant de représentations fonctionnelles de l’anti-production capitaliste ? Comment calculer la misère induite par cette normopathie généralisée qui fait l’ordinaire névrotique ?
Le sabir jacobin travaille à restaurer la légitimité d’un « gros animal », État dont il est banal de déclarer la forme ancienne, c’est-à-dire nationale, en dissolution. Or ce n’est pas d’aujourd’hui qu’un double mouvement d’internationalisation et de localisation définit celui-ci. Gouverner suppose d’ignorer ou de détruire, de manier ou de capter, des dynamiques territoriales. « État d’en bas », sainte proximité, êtes-vous là ? Répondant à la grève générale de 1968, la décentralisation industrielle gaulliste contournait les banlieues rouges pour enrégimenter dans l’usine de nouvelles populations. Contrairement au plan capitaliste et aux prévisions contestataires, la mobilisation de cette armée de réserve n’entraîna pas la baisse des salaires ; celle-ci intervint ensuite avec le déclenchement de la crise et la précarisation de l’emploi et du revenu. Cette décentralisation contribua au contraire à un renouveau de luttes salariales et urbaines qui s’affranchirent progressivement des instances centrales. « Étudiants » et immigrés, ouvriers spécialisés ou résidents de foyers, furent les premiers à s’organiser en coordinations. Depuis, optant pour des modes horizontaux de constitution, les mouvements sociaux ont régulièrement déployé leur force hors la capitale.
À ces localisations se combine un mouvement inverse de transnationalisation. N’en déplaise aux marxistes de bois, le capitalisme -marchand, avant d’être industriel puis post-fordiste- a toujours été mondialisé. Le développement des villes portuaires et commerçantes signa le boom économique européen ; la découverte du Nouveau Monde, son expansion. Le « Capitalisme mondial intégré » fait son miel de puissantes dynamiques de déterritorialisation, (G Deleuze et F Guattari, « L’anti-OEdipe. Capitalisme et schizophrénie », Minuit, 1973). L’automobile européenne témoigne de ces déplacements a-centrés : noeud subalterne d’un procès productif conçu comme fluide composition d’éléments mondiaux, l’usine d’assemblage participe d’un procès productif orienté vers l’aval. Or, la « demande solvable » dont on escompte bénéfice tend elle aussi à l’a-nationalité : le marché mondial dépend d’un salaire, direct, différé ou social, dont ni l’obtention, ni l’usage, ne sont rivés à la nation ; en outre, cette détermination par un salaire cosmopolite agit également sur les loisirs, le tourisme et le « secteur » clé » de l’industrie culturelle. Le redéploiement continu de l’État, acteur éminent du commandement capitaliste, s’effectue donc tant sur le plan mondial que sur le plan local. Sous l’emprise d’un productivisme étroit, on a trop oublié la circulation pour le comprendre, mais ces mouvements opposés affectent et qualifient la composition du travail vivant. La circulation est immédiatement sphère productive, économiquement comme en matière de subjectivités. La fuite des esclaves noirs hors des plantations ou les Piqueteros bloquant les voies de communication argentines le manifestent : mobilité et circulation sont objets de conflits en tant que leur usage est source de richesses.
De trop rares analyses faisant litière de l’idéologie du travail et de l’exaltation de l’État qui grèvent bien des approches de l’Empire (Michael Hardt, Toni Negri, Exils, 2001) ont rencontré un lectorat peu familier de l’histoire qui les vit naître et s’élaborer. Dès les années 1950 en Italie, les opéraïstes proposaient une lecture de la classe ouvrière en termes de composition technique (le rapport au capital fixe) et politique ; elle se prolonge aujourd’hui d’une philosophie de la différence, attentive aux singularités. Sans jamais admettre le Mouvement ouvrier institué en représentant de la puissance instituante du travail vivant, ce courant théorique creusait le fossé séparant abstraction et concret. Interrogeant la vie de travail, l’existence, au moyen de l’enquête ouvrière, ces recherches collectives engageaient la coopération d’ouvriers, d’étudiants, de chercheurs, de professionnel, assumant une transversalité productrice de cette fonction laboratoire qui contribua à l’invention de formes d’expressivité et d’organisation.
Souvent travestie en gauchisme stérile, l’actualisation de cette autonomie vis-à-vis du politique permet de mettre à distance l’ennui de molles pensées anti-libérales. Loin des discussions sur le volume d’emploi, comment comprendre la « coopération entre cerveaux » sur laquelle s’appuie une part essentielle de la valorisation capitaliste ? « Grammaire de la multitude » (Paolo Virno, L’Éclat, 2002) réévalue le biopouvoirfoucaldien - le « faire mourir » de la souveraineté traditionnelle se double d’un « faire vivre » propre au biopouvoir - pour l’articuler aux concepts marxiens de travail vivant et de general intellect. Autre approche salubre de l’individu social, « Individu et collectivité chez Simondon » (Muriel Combes, PUF, 2000) écarte l’efficace fétiche moderne de l’individu en sa clôture pour donner une lumineuse introduction au processus d’individuation : il y a du pré-individuel, du trans-individuel, de la singularité et du commun, pas cette merde de l’individu. De tels travaux proposent des pistes, offrent de précieux élèments de compréhension ; en leur compagnie, toute indulgence pour le crétinisme de gauche est résolument impossible.
Après avoir popularisé l’intérêt jusqu’à l’ultra-violence de « l’argent-roi », la gauche veut réinventer un peuple. Mais, loin de l’irénisme des projets de réconciliation inculqué au citoyen, la pluralité est dispute. Le chiffre de cette gauche ne réside pas tant dans sa sociologie « classe moyenne » que dans son rapport au savoir : la représentation y désarme la pensée. Parlons désormais de gauche caviardeuse : depuis des décennies elle nous a éduqué à mort pour dépolitiser. Or, pour citer un cas d’école, le terrible désir sécuritaire qui colmate l’angoisse d’incomplétude et plonge l’espèce dans la crainte n’a rien d’irréversible. Une pragmatique de la liberté peut répondre à cette civilisation du malaise ou s’enchaînent en spirale peur de l’autre et peur de soi.
Se dissociant radicalement de la xénophobie étatique le renouveau des mouvements intervenu après la deuxième Guerre du Golfe (1991) s’est construit sur des affects et points de vue internationalistes. Pas moyen de lutter comme précaire sans entrer en rapport avec la cause des sans papiers ou de revendiquer un revenu garanti pour chacun sans interroger la division internationale du travail ici même quand, lors de régularisations, des clandestins travailleurs se muent en autant de chômeurs demandeurs de salaire social, Les éléments de salaire, direct (emplois, officiels ou non), ou social (allocations, minima, retraites, éducation, santé, etc.), obtenus ici, ruissellent continûment en direction de formes d’entraide ; vers ce que bonnes âmes et technocrates appellent -pour indiquer leur refus de l’installation- « pays d’origine ». Limité, le revenu existant est déjà moment tactique et contredit de fait les théories de la croissance nationale ou de l’absolue dépossession que traîne l’antimondialisation.
La mobilisation de Seattle au printemps 1999 révèle une critique interne, au plus profond de la domination. Le renouveau de l’opposition aux hiérarques internationaux a déterminé un cycle des contre sommets, à l’origine des forums sociaux mondiaux puis continentaux actuels. Si la chronique rapporte le plus souvent d’autres moments, le retour de la contestation a d’abord manifesté ses effets en Europe. Lorsque face au sommet intergouvernemental d’Amsterdam en 1997, des syndicalistes critiques, des chômeurs et précaires en lutte, organisent des « Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions » qui rassemblent 50 000 manifestants. Ce cycle s’est probablement achevé à Gênes en juillet 2001 avec l’assassinat de Carlo Giuliani par la police. Les rassemblements centraux ne donnent plus le la. Non que la division entre « violents radicaux » et « démocrates pacifiques » soit devenue réelle et intenable, mais en raison des insuffisances du centrement sur l’ordre symbolique qu’a traduit ce cycle. Le « retour au quotidien » était-il inscrit dans cette torsion initiale ? La guérilla communicationnelle bute sur la logique de l’abstraction réalisée qu’elle prétend miner. Et la posture dénonciatrice de ruiner la capacité d’énonciation. Il faudra trouver autre chose. Ainsi, les accusations de collusion avec l’État, portées à Gênes contre d’imaginaires black-blocks, en disent-elles davantage sur l’activité de police à l’intérieur du mouvement que sur les mouvements de la police. Malgré la formidable épaisseur du mouvement italien, sa consistance politique semble menacée d’effondrement. Inspirée du Front Zapatiste de Libération Nationale sans bénéficier de son ancrage, une guérilla communicationnelle trop bien finalisée aurait évacué l’aventure et la prise de parole. L’invitation à fuir hors la gangue des formes apprises proposée par le slogan deleuzien, « résister c’est créer » exige une pause. Au mot d’ordre s’intercale un silence. Résister, d’abord à soi, reprendre souffle, là où on se trouve, et, avec sa peur, ses implications, travailler le magma de dispositions et de significations que nous portons, et qui, parfois, nous porte ; se soumettre à la question : « Qu’est-ce que je fous là ? »
Rythmer. Échapper à l’agenda adverse, le percuter ; utiliser les territoires sans jamais -sinon comme leurre- figurer de scène centrale ; autant d’objectifs très mal amorcés par des forums où l’inquiétude s’autorise à peine question pour n’obtenir que curiosité timide, pesante culpabilité ou froide indifférence. Conciliabules de dortoirs, balades, repas, rencontres ; dedans comme dehors, chercher un partage. Ces « espaces alternatifs » évoquent le stage parking. Il ne se passe rien. Vous devez en être. En jouir sera hors programme. Homologue à ce qu’il refuse, ce panachage de nationalismes internationalistes et d’élites de la social-démocratie mondiale bruit des échos de la représentation politique au détriment de la présence. La centralisation fabrique ce porte-à-faux stérile. L’organisateur insiste : « le mouvement social » devra accéder à la civilité politique ; dépourvue de perspective, la spontanéité défensive des dominés n’est rien ; le parti, la conscience, ont pour fonction de rédimer le chaos ; ils sont tout. Ces prétentions exorbitantes sont ridicules et inacceptables. Pour le précariat, sans revenu ni titre, sans organisation représentative ou logement, sans accès aux soins, emploi ou reconnaissance, l’ordre social paraît interrogé depuis le manque, la privation. Le citoyen figure un dangereux fantasme collectif de normalité et de plénitude. Vers quoi un mouvement non-citoyen peut-il tendre ? Comment irait-t-il au bout de sa force ?
En mars 1994, le mouvement anti-CIP contre le SMIC-jeunes pointait le sort des entrants dans le salariat : appauvrissement, précarité, dépendance. Le retrait du projet de loi ne fut pas suivi d’une politisation durable et l’on a vu pulluler depuis d’infâmes dispositifs d’insertion dans l’emploi. En 1995, sous-jacentes à la défense du service public et des retraites, affleuraient des interrogations sur la richesse : prémices d’une définition du bien commun. Ce questionnement chemine encore. Mais à refuser d’envisager la fonction de l’État, ses manifestations restent ineptes ou rares. L’État et sa déconcentration ne peuvent s’analyser sans penser ensemble l’affaire Durn, du nom de cet intello-précaire qui, en mars 2002, se donna la mort après avoir tiré sur le conseil municipal « gauche plurielle » de Nanterre, et des phénomènes tels les occupations de centres d’action sociale municipaux durant lesquelles, opposant à l’arbitraire kafkaïen des institutions parole et égoïsme collectif, ceux que l’on dit exclus, cherchent à s’approprier leurs conditions d’existence. Par-delà leur disparité, de tels phénomènes désignent un État capillaireautrement diffus et composite que l’organe central et surplombant que l’on nous somme de voir en lui. Parmi les mouvements contestataires de ces dernières années, ceux des sans-papiers, des chômeurs et précaires, ont été seuls à chercher d’emblée à imposer une loi, sans, comme d’autres, se construire sur le refus d’une loi particulière. Il ne s’agit pas de redire « papiers et revenu pour chacun », mais de souligner la dimension affirmative de ces mots d’ordre. Par leurs exigences, ces mouvements ont également produit un effet de vérité : l’État social, le biopouvoir, organise l’incertitude dont relève la précarisation.
Confrontés à une gestion de crise alliant répression policière, verrouillage médiatique et mesures partielles, ces mouvements investissent davantage depuis lors des luttes territorialisées, telle celle pour la gratuité des transports. Après la défaite des mouvements de précaires en 1998, la remise en ordre martèle sa double injonction : Travail ! Sécurité ! La politique du devoir être prescrit et la soumission à l’incertitude et l’aspiration à la stabilité. Pour l’incertitude, les restrictions des droits des précaires, tel le PARE (Plan d’Aide au Retour à l’Emploi), s’appliquent au niveau européen. L’état d’exception marque les relations internationales comme la « question sociale ». Le mondial et le socius semblent placés sous le signe de la guerre continue aux Barbares de l’Empire et aux pauvres du Précariat. Stabilité ? La mort ne finira pas… Mais cette apparente homogénéité doit elle aussi être passé au crible de la pratique. Comment se joue le rapport activité locale, activité internationale ? Paradoxe travailliste ? Syndicalistes et précaires ont, par le passé, rejoint ATTAC. Ce choix, alternatif au souci qui anime les mouvements de précaires, rompait avec les pratiques d’autodéfense sociale. A-t-il permis un gain de légèreté ? Des malheureux jouissent de voir transformé les curieux en auditeurs (d’experts). Ce dispositif à fabriquer des culs-de-plomb n’offrira jamais d’occasion de danser. Car la coopération et la liberté, la multiplicité des pratiques - et parmi elles la pensée, si bien refoulée par « l ’université populaire » - sont parmi les conditions initiales de tout mouvement réel.
Après Gênes et plus encore le 11 septembre 2001, la crainte prolifère et modifie la donne. Un ministre Vert avait promu le PARE en 2000 ; à l’automne 2001, droite et gauche votent la Loi de Sécurité Quotidienne (L.S.Q) qui instaure, entre autres nouveaux délits, celui de "fraude d’habitude » prévoyant de sanctionner qui utilise gratuitement les transports en commun de 7500 euros d’amende et 6 mois de prison ferme. On cherche à détruire les habitudes non conformes à la valorisation, là où elles sont fragiles : on parle de 400 000 fraudeurs quotidiens dans Paris intra muros, mais le fichier LUTIN mis en place par la SNCF - celle-ci joue un rôle d’avant garde pour la pénalisation de la fraude d’habitude - ne recense que 35 000 identités ; comme l’indique parfaitement la notion d’habitude, on veut en fait casser une éthique de réappropriation de l’espace public et de la richesse, enrayer l’auto-valorisation. Face à des comportements massifiés, on condamne des centaines de contrevenants pour en terroriser des millions et naturaliser chez tous les usagers la tarification, le paiement. On le voit, si la propagation de l’angoisse par criminalisation s’oppose au renouveau des mouvements sociaux et vise à prévenir la diffusion des luttes, la production et la gestion des illégalismes par l’État visent à « défendre la société » contre des formes de vie qui la nie et lui échappe. Porteurs de risques et précaires sont alors en première ligne pour faire office de cobayes de mesures de criblage/traçage/bridage.
Attribut du commun, la stratégie n’appartient à personne. Le remède est tactique. Afin d’amender le conservatisme écologiste, Félix Guattari insistait, depuis la clinique, sur les notions d’écologie mentale et sociale. Le désastre subjectif consécutif à vingt ans de socialisme a renforcé jusqu’à l’insoutenable les non-valeurs, l’inégalité, le mépris, la concurrence et rend urgent l’appropriation de tels instruments au moment où, à gauche, pour pallier l’absence de réalité vivable, on change de fusil et d’épaule et susurre une rhétorique du « projet de société : « emploi pour chacun » ou « nouvelle alliance », peu importe le contenu lorsqu’un ersatz d’ivresse lui est associé.
Avec des contrôleurs SNCF auxiliaires de police approvisionnant des prisons privées pour défendre la segmentation tarifaire et la relégation faut-il encore « défendre le service public » ou le redéfinir radicalement ? Construire des valeurs d’usage suppose de ne pas se prêter à un formalisme juridique vide. ANPE dédiées au placement précaire, aux radiations, à la ventilation des chômeurs ; disponibilité sans limites du travail vivant, racket des brevets ou tarification des transports ; l’appropriation privative du vivant et le rétrécissement de l’espace public marchent de front car le travail, c’est à dire l’exploitation, ne se résume pas à l’emploi ; tout comme le salaire social, préfiguration du communisme, ne se borne en rien à ce que le financement par cotisations salariales autorise.
Pour la valorisation, la frontière temps de travail/temps de vie ne signifie plus rien. Mais, mauvaise routine, on laisse les questions au repos, préférant, par des dichotomies sans portée, continuer d’opposer chômage et travail, public et privé, travail et loisirs. Composés de salariés du public et du privé, de chômeurs, de salariés en formation, d’allocataires, les mouvements de précaires ne sont pas ces expressions catégorielles ou corporatives que d’aucuns veulent y voir. Ces réseaux sont suffisamment hétérogènes et expérimentés pour échapper en partie à cette culpabilisation diffuse. Les luttes de sans-papiers et de migrants forment pierre de touche, motif d’une solidarité non pas abstraite mais immanente, de cette solidarité qui bricole, et arrache à ce monde, les « garanties » nécessaires à d’invisibles mobiles.
Se frotter aux amateurs d’autorité dont regorge la gauche est moins joyeux. Les contradictions, l’évitement demeurent. La revendication d’un revenu garanti n’a ainsi été abordée au FSE de Florence en novembre 2002 que lors d’ateliers et de rencontres informelles, pour ensuite être intégrée aux annonces de mobilisations inclues dans la déclaration finale… Le FSE n’a pas su se prendre part à ce désir de conquête. La revendication sous sa forma actuelle reprend pourtant les résultats d’une patiente recherche collective qui pourrait inspirer bien des considérations sur la « défense des retraites ». Posant l’exigence d’un revenu garanti à hauteur de 50 % du produit intérieur brut (PIB) par tête elle évite toute référence à un montant nominal et arrime le revenu revendiqué à la richesse sociale en tant que telle, du moins sous sa forme monétaire. Mais, dans ces milieux, le sordide « qui ne travaille pas ne mange pas » n’a pas encore été remplacé, même par l’attristant réalisme d’un « qui ne mange pas ne travaille pas ».
Le rappel est violent : pas question d’oublier l’ordre symbolique dont dépendent tant de protagonistes, et, surtout, ne s’y borner jamais. L’adoption prévue d’une Constitution européenne au printemps 2004 pourrait s’accompagner de luttes territoriales et la régularisation des sans papiers comme la revendication d’une garantie de revenu donner lieu à des initiatives coordonnées. Ainsi, le 30 octobre 2003, « fête de l’épargne et des banques », sera journée argentine pour le droit au revenu garanti en Europe. Mis à l’épreuve, le Forum Social Européen de Saint-Denis évitera-t-il bourgeoisement ces questions ? Comme ailleurs, à Paris et dans la région on dissuade, pauvres et précaires de se poser en demandeurs. On expulse des usagers de circuits institutionnels pourtant dédiées au soin de la population ; on ne réalise ni logement ni accès aux transports. La générosité de marchand de sable du premier édile municipal de ce pays dissimule un projet de rationalisation drastique de l’aide sociale parisienne. Les départements, Paris compris, s’impliquent dans la gestion de la main d’oeuvre, de l’insertion et des pauvres et le projet chiraquien de RMA (Revenu Minimum d’Activité), qu’il aboutisse ou non, va conforter cette tendance. La concomitance de l’adoption de la Constitution européenne et des élections régionales en France pourrait favoriser une repolitisation du social face à l’ensemble de ces fragments d’État. Nous verrons d’ici là ce que peut bien vouloir dire pour la gauche l’appétit de mouvement.
À consulter sans modération : www.ac.eu.org
Laurent Guilloteau (Multitudes)