D’aucuns trouvent « ringard » de vouloir défendre la notion de service
public. Ce serait typique d’un archaïsme de gauche ne répondant pas aux
contraintes de la modernité. Mais la nécessité du « moderne » n’est-elle
pas, bien souvent, l’alibi de ceux qui veulent revenir sur les droits
fondamentaux qu’ils ont dû concéder ? Aujourd’hui comme hier, ceux qui
soumettent les choix de société aux priorités économiques invoquent la
nécessité d’être « moderne ».
Et pourtant, la modernité ne consiste-t-elle pas à mettre au service de
tous les instruments qui optimalisent la capacité à mettre en œuvre des
droits fondamentaux : le droit à la santé, à l’éducation, le droit à
respirer, à boire et à manger sans être menacé par des nuisances créées
par des activités humaines, l’accès à des services qui prennent en
compte à la fois l’intérêt général et la satisfaction des besoins
particuliers et on pense notamment à ce qui relève des communications,
qu’elles concernent le transport des personnes, des biens et des
marchandises ou le déplacement des messages et des informations ?
L’idéologie dominante, qui semble emporter des responsables politiques
de tous horizons, voudrait nous faire croire que l’intérêt général
serait mieux servi s’il était confié à l’initiative privée, c’est-à-dire
à des intérêts particuliers. Le slogan - car ce n’est qu’un slogan - «
quand c’est privé, c’est meilleur, c’est plus sûr et c’est moins cher »
est devenu le nouvel article de foi auquel tous les citoyens sont priés
d’adhérer. En occultant, les démentis spectaculaires dont la réalité
nous fournit chaque jour des exemples. C’est ce dogme qui se trouve à la
base d’un des accords gérés par l’Organisation Mondiale du Commerce :
l’AGCS ou Accord Général sur le Commerce des Services.
L’AGCS fournit le cadre légal à des négociations successives en vue
d’atteindre un niveau de libéralisation toujours plus poussé. Le terme,
qui n’est pas fixé, c’est la libéralisation de tous les secteurs de
services, après avoir éliminé, négociations après négociations, les «
entraves au commerce » que sont les législations nationales et les
réglementations locales protégeant les spécificités propres à chaque
pays, à chaque région, à chaque commune.
L’AGCS est une machine à libéraliser qui représente une menace de toute
première importance pour tous ceux qui sont convaincus que l’autorité
publique est gardienne de l’exercice des droits fondamentaux et de la
primauté de l’intérêt général. Principalement, pour 4 raisons :
Première raison : le caractère évolutif de l’AGCS. Cet accord, à la
différence de beaucoup de traités internationaux, ne constitue pas un
aboutissement, mais bien un point de départ. Son article XIX précise en
effet que « les Membres engageront des séries de négociations
successives, qui commenceront cinq ans au plus tard après l’entrée en
vigueur de l’Accord sur l’OMC et auront lieu périodiquement par la
suite, en vue d’élever progressivement le niveau de libéralisation. (…)
Le processus de libéralisation progressive sera poursuivi à chacune des
négociations (…). » Ce caractère ininterrompu du processus de
libéralisation enlève toute garantie de voir un secteur du domaine des
services lui échapper à terme. Ce qui n’aura pas été libéralisé
aujourd’hui pourra l’être demain, dans le cadre du même traité. Et même
au-delà de celui-ci, si on se réfère au document déposé à l’OMC par la
mission américaine qui affirme, évoquant les restrictions actuellement
autorisées : « Notre défi est d’accomplir une suppression significative
de ces restrictions à travers tous les secteurs de services, abordant
les dispositions nationales déjà soumises aux règles de l’AGCS et
ensuite les dispositions qui ne sont pas actuellement soumises aux
règles de l’AGCS et couvrant toutes les possibilités de fournir des
services. »
Deuxième raison : l’AGCS n’offre aucune garantie qu’on ne touchera
jamais à des secteurs où l’égalité des droits ne peut en aucune façon
être remise en question : l’éducation et la santé. Il est vrai qu’une
réserve est inscrite dans le texte (article I) : l’AGCS ne s’applique
pas aux « services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental »,
c’est-à-dire « tout service qui n’est fourni ni sur une base
commerciale, ni en concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de
services. » Mais quel est le pays où des écoles et des cliniques privées
ne concurrencent pas des écoles et des hôpitaux publics ? La majorité
des pays ont des systèmes d’éducation et de santé hybrides. Cette
réserve est donc inopérante.
Troisième raison : l’OMC intitule un de ses documents stratégiques
concernant l’AGCS : « Education Market ». L’éducation, un marché ! Dès à
présent, dans les documents de travail préparés à l’OMC, des secteurs
comme l’éducation et la santé sont traités comme des marchés, qu’il faut
libérer des normes nationales adoptées là où on a tenté de réaliser
l’égalité des droits. Ces normes sont considérées comme des « entraves
au commerce. » L’OMC invite les entreprises privées à fournir, pays par
pays, la liste des obstacles à la libre concurrence qu’ils soient
législatifs ou réglementaires, nationaux, régionaux, provinciaux,
départementaux ou locaux.
Quatrième raison : l’ultra-libéralisme dogmatique de la Commission
européenne, véritable fer de lance de l’idéologie du marché. En 1995,
elle s’est engagée pour 12 des 15 pays (l’Autriche, la Finlande et la
Suède ont refusé d’entrer dans ce mécanisme) à ne pas imposer de
nouvelles mesures qui restreindraient l’accès au marché dans quatre des
cinq secteurs du « marché de l’éducation . » En échange de quoi, ces
secteurs ont été jusqu’ici protégés. Jusqu’à révision des engagements et
des exemptions qu’ils impliquent. Ce qui est en cours. Et dès à présent,
la Commission européenne invite à ouvrir le « marché de l’éducation. »
La Commissaire européenne en charge de l’éducation (on devrait dire en
charge de sa privatisation), Mme Reding, invite à rendre les universités
européennes « compétitives sur le marché mondial de l’enseignement
supérieur. » (Le Monde, 28.01.2003). Lors de la conférence ministérielle
de l’OMC à Doha, c’est à la demande de l’Union européenne qu’on a
inclus, dans le programme d’un nouveau cycle de négociations, «
l’abaissement des barrières tarifaires et non tarifaires en matière de
biens et de services dans le domaine de l’environnement . »
Obéissant
aux lobbies qui entendent privatiser la chaîne de l’eau, la gestion des
déchets, la filière énergétique, les parcs naturels, les parcs
touristiques et tous les biens et services intervenant dans la politique
d’aménagement du territoire, la Commission européenne, avec le soutien
des quinze gouvernements et des quinze parlements, s’est une nouvelle
fois distinguée comme l’instrument politique le plus puissant d’Europe
pour soumettre l’intérêt général à la logique du profit.
La question des services représente un enjeu national, européen et
mondial. Il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas parce que nombre de
pays du Sud ne disposent pas de services publics qu’ils sont prêts à
abandonner leurs spécificités culturelles, leurs ressources naturelles,
leurs modes propres d’organisation sociale, leur patrimoine. Ils ne sont
pas prêts à remplacer la tutelle politico-économique des anciennes
puissances coloniales par l’asservissement économique aux sociétés
transnationales.
Chez eux comme chez nous, l’apport du secteur privé ne fournit qu’une
partie de la réponse aux besoins fondamentaux. Il n’apporte en aucune
façon toute la réponse.
IL EST PLUS QUE JAMAIS NECESSAIRE QUE NOUS SOYONS DES DIZAINES DE
MILLIERS, LE DIMANCHE 9 FEVRIER A BRUXELLES, POUR EXIGER :
LA TRANSPARENCE ET LE CONTROLE DEMOCRATIQUE
UN MORATOIRE SUR LES NEGOCIATIONS AGCS
UNE DEFINITION PRECISE DES SERVICES PUBLICS
QUE LES SERVICES PUBLICS SOIENT HORS AGCS
UNE REVISION DU MANDAT DE LA COMMISSION EUROPEENNE
Manifestation européenne organisée à l’initiative des deux grandes
confédérations syndicales belges (CSC et FGTB) avec le soutien des
associations et ONG du Forum Social de Belgique.
Raoul Marc JENNAR
chercheur auprès d’Oxfam Solidarité (Bruxelles) et de l’URFIG
(Bruxelles-Paris-Genève)
Site web de l’URFIG