Au Sénégal, on ne parle plus que de ça. A la télévision, à la
radio, dans les journaux ! La convention sur l’immigration signée entre Dakar
et Genève, une première mondiale dans son genre, fait débat. Suite à la
visite officielle de la ministre de la Justice et de la Police suisse, Ruth
Meltzer-Arnold, le 8 janvier dernier, les deux pays ont conclu un " Accord
transit " qui permettrait aux autorités suisses de renvoyer au Sénégal tous
les immigrés africains en situation irrégulière dont elles ne connaissent
pas la nationalité.
En Suisse, un immigrant à qui le droit d’asile est refusé et dont on ne
connaît pas le pays d’origine peut être incarcéré jusqu’à neuf mois.
Si
l’Accord transit était ratifié par les parlements des deux pays, la
Fédération helvétique pourrait, après ce délai légal d’incarcération,
renvoyer les ressortissants africains à Dakar. Ils y seraient maintenus en
garde-à-vue pendant 72 heures. En théorie, un représentant de l’Office
suisse de l’immigration aiderait alors, avec les représentations
diplomatiques sur place, à identifier ces personnes, à refaire leurs papiers
et à les reconduire dans leur pays.
Les Noirs se reconnaissent entre eux
" Pourquoi le Sénégal arriverait-il à faire, en 72 heures, ce que la Suisse
n’a pas réussi à faire en 9 mois ? ", interroge Salvatore Pitta, de
l’association Solidarité sans frontière, une Ong suisse forte de plus de 10
000 membres. " A mon avis, l’idée qui sous-tend cet Accord est bêtement
raciste. D’une part, on se dit que les Noirs sont plus aptes à se
reconnaître entre eux et à savoir d’où ils viennent. D’autre part, on
imagine que les autorités sénégalaises y allant à coups de matraque, leur
justice est plus expéditive et donc plus efficace. ".
Dès le début des
discussions, les associations de défense des droits de l’Homme sont montées
au créneau. La Raddho (Rencontre africaine pour la défense des droits de
l’Homme) a été la première à dénoncer l’Accord. Très vite suivie par de
nombreuses Ong suisses et sénégalaises.
Au Parlement aussi, le texte fait des remous. Mais pas forcément pour les
mêmes motifs. " Toute l’opposition est contre. On risque de créer de mini
Sangate tropicaux. Nous avons peur qu’avec une mesure pareille, le Sénégal
ne se mette tous les Africains à dos et que ça n’ait des retombées sur nos
ressortissants à l’étranger ", explique doctement Pape Babacarmbaye, du
Parti socialiste sénégalais. Sud Quotidien posait en une ce vendredi la
question : quel intérêt pour le pays de devenir la succursale des services
d’immigration suisses ? Pour Pape Babarcarmbaye, l’équation est simple :
" Soit le gouvernement a touché des sous pour accepter cet accord, et il
doit le dire. Soit il n’a rien touché, et on peut se demander où est
l’intérêt du Sénégal là-dedans ".
Pas de Mercedes blanche
Et il n’y a pas qu’au Sénégal que le texte alimente les polémiques. A
l’Office fédéral suisse des réfugiés, Dominique Boillat a du mal à
convaincre. " Tout ce battage autour de l’Accord transit est
disproportionné ! D’abord il ne devrait s’appliquer qu’à très peu de gens.
Ensuite, il s’agit de traiter avec dignité les personnes qui n’ont pas droit
à l’asile politique. Nous n’avons pas les représentations diplomatiques
africaines à Genève nécessaires pour faire un bon travail. Et puis, nous
commençons à en avoir assez que les ressortissants africains détruisent
sciemment leurs papiers pour se moquer de nous ". Sur le problème de la
contrepartie financière, le porte-parole de l’Office ne manque pas de lever
toute ambiguïté sur de possibles pots-de-vin. " Nous n’avons pas payé de
Mercedes blanche aux ministres ! Et, justement, nous refusons d’arriver avec
un chéquier dans une main, un accord de coopération dans l’autre ". Et
d’ajouter malgré tout que " cela n’empêche pas une aide au développement
ultérieure ! ".
A noter : lors du même voyage officiel, la ministre suisse a également signé
un accord de réadmission avec le NigeriaŠassorti du financement d’un
programme d’aide à la lutte contre le sida. Certains Sénégalais se demandent
donc un peu si leurs dirigeants ne se sont pas fait avoir. Surtout qu’à
l’Office fédéral, on précise bien qu’au début il devait s’agir de n’envoyer
à Dakar que les ressortissants de la Cédéao (Communauté des Etats d’Afrique
de l’Ouest), et que c’est finalement le gouvernement sénégalais qui a
insisté pour que les immigrés de toute l’Afrique se retrouvent au pays de
Senghor. Le débat n’est pas clos. Les parlementaires des deux pays doivent
voter pour ratifier la mesure. Le calendrier est encore flou, mais on
prévoit le vote définitif autour du mois de juin.