« L’actualité, c’est l’actualité. Le journalisme, c’est le journalisme.
Voilà pour la théorie. Maintenant, on passe à la pratique. »
Un responsable.
Naïvement, un aspirant journaliste pourrait attendre d’une école
prétendument prestigieuse qu’elle lui apprenne à analyser, comprendre,
enquêter, se documenter pour ensuite formuler, vulgariser, rendre
accessible à tous les différents thèmes sociopolitiques qui les
concernent en tant que citoyens. Mais ce journaliste plein de bonnes
intentions, lorsqu’il franchit les portes du Centre de formation des
Journalistes (CFJ), tombe des nues.
Au lieu d’apprendre, il désapprend. Aux prises avec un système
pédagogique bien ficelé et parfaitement adapté aux demandes des
investisseurs mécènes que sont Pinault, Lagardère, Vivendi ou Bouygues,
l’étudiant se vide de son savoir pour assimiler, en deux années, un
métier dont le quotidien se situe à mille lieues de ses aspirations
premières : il apprend à devenir un technicien des médias, une machine
dénuée de personnalité dont la tâche consiste à remplir de vide la
multitude de titres de journaux, radios et télévisions. Cette
multiplicité des supports n’est donc qu’un leurre, tant ces techniciens
rédacteurs sont fondus dans un même moule consensuel, véhicules
involontaires, fatalistes et désabusés d’une circulation circulaire de
cette information que les détenteurs de pouvoir leur tendent à coups de
dépêches (AFP) et communiqués de presse (des services de com.). Tous
sont alors au service de ceux qui investissent dans les médias de masse,
et qui ont à ce titre la possibilité de présenter comme l’évidente
réalité de la vie une vision du monde qu’ils véhiculent et inculquent
aux consommateurs des supports d’information et d’annonces publicitaires
(objectif final de leur investissement initial).
Les apprentis journalistes, initialement désireux d’enquêter, de
fouiner, de prendre le temps de puiser les informations, apprennent
alors à cultiver un étrange paradoxe : de chercheurs (intellectuellement
actifs) d’informations, ils deviennent transmetteurs immédiats
(intellectuellement passifs) de discours sensationnalistes et
périssables, bourrés d’idéologies et de clichés présentés comme des
vérités. Gens de médias, ils formeront la légion des médiateurs de
l’immédiat.
Rompu à l’art de l’enquête au sein de son croustillant journal Ch’Fakir,
canard amiénois qu’il a créé [1], François Ruffin a résisté au
décervelage entrepris par le Centre. Pas en s’insurgeant, pas en
refusant d’obéir aux injonctions des formateurs, pas en jouant les
fortes têtes, pas en claquant la porte. En pratiquant exactement
l’inverse de ce qu’il était sensé acquérir : l’enquête. Ce qu’on apprend
à ne surtout pas faire au CFJ, François Ruffin l’a donc appliqué à
lui-même, avec pour objet d’étude… sa position au sein du CFJ en tant
qu’un des aspirants journalistes de sa promotion. Contrairement aux
attaques qui lui sont adressées depuis la sortie de l’ouvrage [2], il
n’a pas rédigé un livre pamphlétaire et revanchard sur une école qui lui
aurait ouvert les yeux sur la réalité du monde journalistique et mis à
mal ses idéaux et utopies. Il a au contraire effectué un travail
d’enquête, d’analyse, sur la place qu’occupe cette école de journalisme
dans l’univers bien huilé d’une information éphémère, transformée en
produit de consommation et vendue comme telle au client (méprisé).
Cet
ouvrage ne présente donc pas une école loin des objectifs que le métier
est en droit d’attendre d’elle, bien au contraire. Il explique comment,
au fil de deux années d’une formation rigoureuse et précise, autant sur
la forme que sur l’absence de fond, par ses méthodes de décervelage, ses
contraintes feintes, ses menaces permanentes, ses discours libéraux
appuyés sur une déontologie fictive, le CFJ, dans sa fragile soumission
aux mécènes dont il fournit la chair à colonnes, parvient à transformer
des étudiants issus de bons niveaux scolaires (mais prédisposés de par
leur héritage socioculturel et politique) en parfaits petits soldats du
journalisme. Techniciens précaires au CV affublé d’une ligne faussement
prestigieuse, dociles et serviles, vidés de leur intellect, habitués à
la fragilité de leur situation à venir, ils accepteront la situation
(certes précaire mais peut-être acceptable) et formeront une armée de
serfs sans chimères particulièrement utile au bon fonctionnement de la
propagande libérale à laquelle ils céderont, afin de clore en une beauté
apparente un cursus scolaire sans vagues. Ils rejoindront au final un
monde qui, comparativement à d’autres, ne tournera peut-être pas trop
mal pour eux, et qui leur aura de toute façon assez bien convenu
jusque-là. Et leur renoncement intellectuel sera d’autant plus
conséquent qu’ils graviront les échelons de la hiérarchie de
l’information. Plus ils y auront progressé, plus leur renoncement
initial se muera en conviction protectionniste d’un statut finalement
pas désagréable, bien au contraire. Ils seront alors les nouveaux chiens
de garde d’Halimi[3] et, qui sait, enseigneront peut-être l’art du
journalisme au CFJ de demain.
Quant au troufion déserteur François Ruffin, en lui lançant ce pavé
aiguisé à souhait, il rompt définitivement et totalement avec cette
conception du journalisme enseigné au CFJ. Un bien nécessaire ? Si tel
est le cas, la formation dispensée au CFJ paraît redoutablement efficace.
Java
Notes :
[1] Nul besoin d’être Amiénois pour apprécier ce journal. Pour
s’abonner, il suffit d’envoyer un chèque de 16 euros pour 10 numéros,
Fakir, 34 rue Pierre Lefort, 80000 Amiens.
[2] Ruffin répond à ces attaques sur le site de l’éditeur ou encore sur
celui de l’association Action-Critique-Médias
[3] Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber-Raisons d’agir, 1998.
Article publié sur le site du Collectif Les Mots sont importants