Je regrette presque le temps de Slobiodan Milosevic. Au moins, à cette
époque, quand les journalistes devaient affronter les intimidations et la
surveillance du pouvoir, ils savaient qui se cachait derrière ces menaces :
les services de sécurité de l’État.
Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de trouver la source des menaces
et du harcèlement, car la liste des suspects potentiels est beaucoup plus
longue.
Ainsi, il y a peu de temps, j’enquêtais sur un crime de guerre commis dans
le village de Suva Reka au Kosovo et, un matin, j’ai trouvé des planches de
bois mises en forme de barreaux de prison devant la porte de mon appartement
à Belgrade.
Le matin suivant la sonnette de la porte d’entrée a retenti, mais quand j’ai
ouvert la porte, tout ce que j’ai trouvé, ce fut un petit papier avec un
numéro de téléphone portable. J’ai appelé ce numéro et une drôle de voix
d’homme m’a demandé de le rencontrer dans un hôtel "où tout serait mis au
clair".
Il n’est vraiment pas facile de savoir qui se cache derrière ce harcèlement.
En premier lieu, cela pourrait être la personne responsable du massacre de
dizaines de civils albanais à Suva Reka. Je pense que cette personne
travaille aujourd’hui pour le nouveau service de sécurité, le BIA, et
qu’elle a découvert que je faisais une enquête.
Mais cela pourrait être aussi une action beaucoup plus organisée, orchestrée
depuis le sommet de la hiérarchie politique, et visant à me dissuader de
poursuivre mon enquête. Par exemple, au quartier général de la BIA à
Belgrade, un responsable dont j’espérais qu’il me protégerait en tant que
journaliste m’a dit au téléphone qu’il pensait que "mon enquête n’était pas
bonne pour ma santé", ajoutant qu’il s’agissiat d’un conseil "de frère à
soeur".
Et puis, cela peut aussi être le travail de vétérans de guerre, inquiets des
nouvelles extraditions de criminels de guerre vers le Tribunal de La Haye.
Les Bérets rouges, une milice mise en place par Milosevic, a pris part à
plusieurs guerres dans les années 1990. Ceux qui les soutiennent envoient
régulièrement par la presse des messages à Zoran Djindjic pour le mettre en
garde des conséquences auxquelles il s’expose s’il donne son accord pour de
nouvelles extraditions. La liste des suspects n’est en aucune façon close.
IWPR a enquêté sur les liens entre la mafia et les gangs criminels en Serbie
et leur rôle dans la contrebande du tabac, le trafic de drogue et d’esclaves
sexuels. Ces réseaux pourraient aussi être responsables des menaces.
Ces responsables pourraient même s’être acquis certaines factions au sein du
gouvernement, qui est de plus en plus critiqué pour ses relations supposées
avec des groupes criminels. Pendant des mois, le gouvernement a promis de
mener une campagne sans merci contre ces organisations, mais les mesures
concrètes se font toujours attendre. Comme le disent des diplomates
occidentaux, "quand on dit le gouvernement, on ne sait pas toujours à qui
l’on fait concrètement référence".
Aujourd’hui, en Serbie, personne, en vérité, ne sait vraiment qui détient le
pouvoir.
Cela crée une situation d’anxiété permanente dans les médias qui redoutent
l’omniprésence de la surveillance.
Les rédacteurs chuchotent quand il me rencontre, et ils confinent leurs
conversations téléphoniques aux remarques les plus convenues. Chacun pense
être écouté, y compris ceux qui soutiennent le Premier ministre et qui
détestent le groupe de pression des vétérans représentés par l’ancien
dirigeant des Bérets Rouges, Milorad "Legija" Lukovic, qui parade en ville
dans de luxueuses voitures de sports aux vitres teintées.
Ceux qui préfèrent le rival politique du Premier ministre, Vojislav
Kostunica, chuchotent eux aussi, car ils pensent que leurs conversations
sont mises sur écoutes, mais cette fois-ci par l’équipe du Premier ministre.
Pour leurs rendez-vous, ils choisissent des restaurants bruyants où il est
plus difficile d’écouter leurs conversations et éteignent leurs téléphones
portables. Ils suivent les conseils d’experts et ils se tiennent à une
certaine distance de leurs téléphones quand ils ont une conversation
confidentielle, car on leur a dit que c’étaient les meilleurs outils pour la
surveillance à courte distance.
Zoran Djindjic lui-même a déclaré que la mafia avait un meilleur système
d’écoutes que la police serbe et, chose intéressante, le 21 janvier, le
journal Identitet a révélé les détails d’une conversation entre le Premier
ministre et l’un de ses alliés.
Ce journal, proche du groupe de pression des vétérans des Bérets Rouges, a
révélé que les deux hommes avaient discuté de la façon de traiter les Bérets
Rouges déloyaux et qu’ils avaient avancé des plans pour arrêter le chef de
la mafia de Zemun. Le titre précisait que les éléments publiés provenaient
"d’un service de renseignements étranger".
Vojislav Kostunica s’est aussi plaint d’avoir été mis sous écoutes.
Qui est responsable de ce chaos ? Tout d’abord, on peut montrer du doigt
l’élite dirigeante de la Serbie, qui a traîné les pieds trop longtemps pour
affronter les vétérans de guerre et les groupes criminels qui ont infiltré
la police au temps de Milosevic.
L’élite dirigeante actuelle a compté sur l’aide de ces groupes pour
renverser Milosevic, et elle a absous leurs actions passées en croyant, à
tort, que Milosevic et quelques-uns de ses admirateurs seulement seraient
tenus pour responsable des plus graves des crimes du régime passé.
Ils
pensaient s’attirer les bonnes grâces de l’Occident au prix seulement de
quelques transferts vers le Tribunal.
Cette élite a transmis le même message à l’opinion publique, chaque fois que
quelqu’un était remis au Tribunal de La Haye : "nous extradons ces gens non
pas parce que nous pensons que ce sont des criminels de guerre, mais parce
que si nous ne le faisons pas, nous ne recevrons pas les fonds occidentaux".
La communauté internationale et les diplomates en poste à Belgrade sont eux
aussi responsables. Par respect pour son apparente bonne volonté de
coopération avec La Haye, alors que son rival Kostunica s’en tenait à une
posture nationaliste dépassée contre le TPI, l’Occident a été trop indulgent
envers Zoran Djindjic quant à sa façon de gérer les affaires internes
serbes.
D’avoir fermé les yeux a de trop visibles conséquences. Les hommes de
Milosevic ont sorti du pays près de 6 milliards de dollars, avant même la
chute du régime. Et pourtant les représentants les plus en vue de l’ancien
régime continuent à mener la belle vie dans leurs luxueuses villas.
Pas un
seul dollar n’a pris le chemin du retour et personne n’a été condamné.
Les groupes de presse favoris de Milosevic sont devenus les préférés du
nouveau gouvernement et sont toujours de puissantes entreprises médiatiques,
alors que la presse indépendante a soit renoncé à son indépendance, soit été
marginalisée au point qu’elle n’a plus beaucoup d’influence.
Les autorités ont exhumé les corps de centaines d’Albanais assassinés, que
l’ancien régime avait enterrés dans l’enceinte d’un camp d’entraînement de
la police près de Belgrade, tentant ainsi de cacher les atrocités commises
pendant la guerre du Kosovo en 1999. Mais pas une seule inculpation n’a été
prononcée à l’encontre des bourreaux.
Des fusillades et des affrontements entre les groupes mafieux ont fait des
dizaines de victimes dans les rues de Belgrade. Il y même eu une tentative
de meurtre contre la vie du Premier ministre. La guerre des gangs dans les
banlieues de Belgrade, à Surcin et à Zemun, est déclarée et les gangs rivaux
s’entretuent en continuant leur propagande dans les médias, s’accusant
mutuellement d’être responsables des assassinats politiques et des actes de
gangstérisme.
Un des événements majeurs a été la découverte récente à Belgrade de deux
usines où la mafia fabriquait de la drogue. Deux millions de cachets ont été
trouvés avec de grandes quantités de substances chimiques pour la
fabrication de drogues, le tout évalué à 10 millions d’euros.
Mais beaucoup de gens pense que cette découverte n’a pu être faite que grâce
à l’initiative de l’Agence américaine de lutte contre la drogue. En
coordination avec la police serbe, une action fut menée pour fermer les
usines qui avaient été, pense-t-on, le plus grand centre de fabrication de
substances illégales en Europe.
Combien de temps la coexistence pacifique entre la mafia, le gouvernement et
les criminels de guerre va-t-elle durer ? Je crois qu’elle ne peut pas
continuer bien longtemps.
L’Occident, enfin, hausse le ton et exige que Zoran Djindjic lui livre des
criminels de guerre comme Ratko Mladic. Il veut aussi que le gouvernement
s’occupe avec plus de fermeté de la mafia, maintenant que Vojislav Kostunica
a été écraté et que le seul opposant parlementaire sérieux, le dirigeant du
Parti radical serbe Vojislav Seselj, est parti à La Haye.
Le problème pour Zoran Djindjic, c’est qu’en affrontant les forces qu’il a
si longtemps tolérées, il risque de se rendre compte qu’elles ont en fait
plus de pouvoir que lui-même.
TRADUIT PAR JACQUELINE DÉRENS
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