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[don't hate the media... become the media]   25/07/08 - 12:34
[dépêches]


Serbie : « gangs of Belgrade »

Je regrette presque le temps de Slobiodan Milosevic. Au moins, à cette époque, quand les journalistes devaient affronter les intimidations et la surveillance du pouvoir, ils savaient qui se cachait derrière ces menaces : les services de sécurité de l’État.

Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de trouver la source des menaces et du harcèlement, car la liste des suspects potentiels est beaucoup plus longue.

Ainsi, il y a peu de temps, j’enquêtais sur un crime de guerre commis dans le village de Suva Reka au Kosovo et, un matin, j’ai trouvé des planches de bois mises en forme de barreaux de prison devant la porte de mon appartement à Belgrade.

Le matin suivant la sonnette de la porte d’entrée a retenti, mais quand j’ai ouvert la porte, tout ce que j’ai trouvé, ce fut un petit papier avec un numéro de téléphone portable. J’ai appelé ce numéro et une drôle de voix d’homme m’a demandé de le rencontrer dans un hôtel "où tout serait mis au clair".

Il n’est vraiment pas facile de savoir qui se cache derrière ce harcèlement.
En premier lieu, cela pourrait être la personne responsable du massacre de dizaines de civils albanais à Suva Reka. Je pense que cette personne travaille aujourd’hui pour le nouveau service de sécurité, le BIA, et qu’elle a découvert que je faisais une enquête.

Mais cela pourrait être aussi une action beaucoup plus organisée, orchestrée depuis le sommet de la hiérarchie politique, et visant à me dissuader de poursuivre mon enquête. Par exemple, au quartier général de la BIA à Belgrade, un responsable dont j’espérais qu’il me protégerait en tant que journaliste m’a dit au téléphone qu’il pensait que "mon enquête n’était pas bonne pour ma santé", ajoutant qu’il s’agissiat d’un conseil "de frère à soeur".

Et puis, cela peut aussi être le travail de vétérans de guerre, inquiets des nouvelles extraditions de criminels de guerre vers le Tribunal de La Haye.
Les Bérets rouges, une milice mise en place par Milosevic, a pris part à plusieurs guerres dans les années 1990. Ceux qui les soutiennent envoient régulièrement par la presse des messages à Zoran Djindjic pour le mettre en garde des conséquences auxquelles il s’expose s’il donne son accord pour de nouvelles extraditions. La liste des suspects n’est en aucune façon close. IWPR a enquêté sur les liens entre la mafia et les gangs criminels en Serbie et leur rôle dans la contrebande du tabac, le trafic de drogue et d’esclaves sexuels. Ces réseaux pourraient aussi être responsables des menaces.

Ces responsables pourraient même s’être acquis certaines factions au sein du gouvernement, qui est de plus en plus critiqué pour ses relations supposées avec des groupes criminels. Pendant des mois, le gouvernement a promis de mener une campagne sans merci contre ces organisations, mais les mesures concrètes se font toujours attendre. Comme le disent des diplomates occidentaux, "quand on dit le gouvernement, on ne sait pas toujours à qui l’on fait concrètement référence".

Aujourd’hui, en Serbie, personne, en vérité, ne sait vraiment qui détient le pouvoir.

Cela crée une situation d’anxiété permanente dans les médias qui redoutent l’omniprésence de la surveillance.

Les rédacteurs chuchotent quand il me rencontre, et ils confinent leurs conversations téléphoniques aux remarques les plus convenues. Chacun pense être écouté, y compris ceux qui soutiennent le Premier ministre et qui détestent le groupe de pression des vétérans représentés par l’ancien dirigeant des Bérets Rouges, Milorad "Legija" Lukovic, qui parade en ville dans de luxueuses voitures de sports aux vitres teintées.

Ceux qui préfèrent le rival politique du Premier ministre, Vojislav Kostunica, chuchotent eux aussi, car ils pensent que leurs conversations sont mises sur écoutes, mais cette fois-ci par l’équipe du Premier ministre.

Pour leurs rendez-vous, ils choisissent des restaurants bruyants où il est plus difficile d’écouter leurs conversations et éteignent leurs téléphones portables. Ils suivent les conseils d’experts et ils se tiennent à une certaine distance de leurs téléphones quand ils ont une conversation confidentielle, car on leur a dit que c’étaient les meilleurs outils pour la surveillance à courte distance.

Zoran Djindjic lui-même a déclaré que la mafia avait un meilleur système d’écoutes que la police serbe et, chose intéressante, le 21 janvier, le journal Identitet a révélé les détails d’une conversation entre le Premier ministre et l’un de ses alliés.

Ce journal, proche du groupe de pression des vétérans des Bérets Rouges, a révélé que les deux hommes avaient discuté de la façon de traiter les Bérets Rouges déloyaux et qu’ils avaient avancé des plans pour arrêter le chef de la mafia de Zemun. Le titre précisait que les éléments publiés provenaient "d’un service de renseignements étranger".

Vojislav Kostunica s’est aussi plaint d’avoir été mis sous écoutes.

Qui est responsable de ce chaos ? Tout d’abord, on peut montrer du doigt l’élite dirigeante de la Serbie, qui a traîné les pieds trop longtemps pour affronter les vétérans de guerre et les groupes criminels qui ont infiltré la police au temps de Milosevic.

L’élite dirigeante actuelle a compté sur l’aide de ces groupes pour renverser Milosevic, et elle a absous leurs actions passées en croyant, à tort, que Milosevic et quelques-uns de ses admirateurs seulement seraient tenus pour responsable des plus graves des crimes du régime passé.
Ils pensaient s’attirer les bonnes grâces de l’Occident au prix seulement de quelques transferts vers le Tribunal.

Cette élite a transmis le même message à l’opinion publique, chaque fois que quelqu’un était remis au Tribunal de La Haye : "nous extradons ces gens non pas parce que nous pensons que ce sont des criminels de guerre, mais parce que si nous ne le faisons pas, nous ne recevrons pas les fonds occidentaux".

La communauté internationale et les diplomates en poste à Belgrade sont eux aussi responsables. Par respect pour son apparente bonne volonté de coopération avec La Haye, alors que son rival Kostunica s’en tenait à une posture nationaliste dépassée contre le TPI, l’Occident a été trop indulgent envers Zoran Djindjic quant à sa façon de gérer les affaires internes serbes.

D’avoir fermé les yeux a de trop visibles conséquences. Les hommes de Milosevic ont sorti du pays près de 6 milliards de dollars, avant même la chute du régime. Et pourtant les représentants les plus en vue de l’ancien régime continuent à mener la belle vie dans leurs luxueuses villas.
Pas un seul dollar n’a pris le chemin du retour et personne n’a été condamné.

Les groupes de presse favoris de Milosevic sont devenus les préférés du nouveau gouvernement et sont toujours de puissantes entreprises médiatiques, alors que la presse indépendante a soit renoncé à son indépendance, soit été marginalisée au point qu’elle n’a plus beaucoup d’influence.

Les autorités ont exhumé les corps de centaines d’Albanais assassinés, que l’ancien régime avait enterrés dans l’enceinte d’un camp d’entraînement de la police près de Belgrade, tentant ainsi de cacher les atrocités commises pendant la guerre du Kosovo en 1999. Mais pas une seule inculpation n’a été prononcée à l’encontre des bourreaux.

Des fusillades et des affrontements entre les groupes mafieux ont fait des dizaines de victimes dans les rues de Belgrade. Il y même eu une tentative de meurtre contre la vie du Premier ministre. La guerre des gangs dans les banlieues de Belgrade, à Surcin et à Zemun, est déclarée et les gangs rivaux s’entretuent en continuant leur propagande dans les médias, s’accusant mutuellement d’être responsables des assassinats politiques et des actes de gangstérisme.

Un des événements majeurs a été la découverte récente à Belgrade de deux usines où la mafia fabriquait de la drogue. Deux millions de cachets ont été trouvés avec de grandes quantités de substances chimiques pour la fabrication de drogues, le tout évalué à 10 millions d’euros.

Mais beaucoup de gens pense que cette découverte n’a pu être faite que grâce à l’initiative de l’Agence américaine de lutte contre la drogue. En coordination avec la police serbe, une action fut menée pour fermer les usines qui avaient été, pense-t-on, le plus grand centre de fabrication de substances illégales en Europe.

Combien de temps la coexistence pacifique entre la mafia, le gouvernement et les criminels de guerre va-t-elle durer ? Je crois qu’elle ne peut pas continuer bien longtemps.

L’Occident, enfin, hausse le ton et exige que Zoran Djindjic lui livre des criminels de guerre comme Ratko Mladic. Il veut aussi que le gouvernement s’occupe avec plus de fermeté de la mafia, maintenant que Vojislav Kostunica a été écraté et que le seul opposant parlementaire sérieux, le dirigeant du Parti radical serbe Vojislav Seselj, est parti à La Haye.

Le problème pour Zoran Djindjic, c’est qu’en affrontant les forces qu’il a si longtemps tolérées, il risque de se rendre compte qu’elles ont en fait plus de pouvoir que lui-même.

TRADUIT PAR JACQUELINE DÉRENS

Pour d’autres articles consulter le site du Courrier des Balkans


Source/auteur : Gordana Igric, Courrier des Balkans
Mis en ligne le vendredi 14 mars 2003, par Ludo
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