« Amnesty International avait jadis établi que la torture est la seule forme
de violence qu’un État niera toujours sans jamais oser la justifier. Israël
a fait mentir Amnesty, c’est le seul pays au monde qui ait légitimé la
torture tant du point de vue juridique que rhétorique. »
Eitan Felner, directeur de B’Tselem
Un thème souvent ignoré ou à peine abordé est la torture. Peut-être cela
vient-il du fait que beaucoup ne veulent pas admettre qu’un mot si atroce
ait un sens de nos jours ou à notre époque, encore moins qu’il soit une
réalité. Peut-être que c’est parce que le sujet est si pénible et réellement
répugnant que peu ont les tripes d’écrire à son propos. Bien sûr, il y a
aussi le fait que ceux qui commettent des actes de tortures font en sorte de
couvrir leurs exactions sous d’ignobles interprétations en vertu du concept
de nécessité, de telle façon qu’une plainte ne soit jamais déposée, ou en
s’assurant que le bureau des plaignants ignore tout simplement leurs actions
illégales. Sinon, tout simplement, on torture si durement la victime qu’elle
serait incapable de témoigner, et mieux encore si elle mourrait.
Cependant,
ne faites pas erreur, ces pratiques sont largement employées, et des
Palestiniens ont pendant longtemps été les destinataires bien malgré eux de
traitements cruels et inhumains entre les mains de l’Intelligence Militaire
Israélienne et l’Agence de Sécurité Israélienne, auparavant les Services de
Sécurité Générale (GSS).
En 1999, le nombre de plaintes contre l’utilisation de la torture par Israël
a obligé la Haute Cour de Justice à exclure quatre méthodes de torture, à
savoir le droit de « secouer » un homme, de le tenir dans la position du
« shabach », de le forcer à s’agenouiller dans la position de la grenouille
(« quambaz »), et de le priver de sommeil, d’une manière autre que ce qui est
inhérent à l’interrogatoire. Beaucoup ont confondu cette décision avec
l’abolition de l’usage de la torture en Israël, mais en y regardant de plus
près, le Comité Public contre la Torture en Israël révèle que cette décision
a laissé des brèches qui font que la torture et les mauvais traitements
subis par les Palestiniens peuvent continuer lors des interrogatoires du GSS
et de l’Intelligence Militaire.
Les rapports de torture les plus dérangeants sont ceux commis contre les
enfants âgés d’entre 13 et 18 ans. DCI/PS rapporte que rien ne s’est
amélioré depuis la décision de 1999, avec les témoignages de tous les
enfants emprisonnés sur des méthodes de torture, ou autres traitements
cruels, inhumains ou dégradants utilisés sur leur personne. En fait, de
nouvelles formes de tortures ont été développées et sont utilisées beaucoup
plus fréquemment, incluant davantage de techniques axées sur la psychologie,
tel l’usage de l’isolement, l’utilisation de collaborateurs palestiniens
pour arracher des confessions, ou des pressions sur les enfants pour qu’ils
coopèrent avec les soldats israéliens. Depuis septembre 2000, la Défense
Internationale des Enfants, Section Palestine (DCI/PS) estime qu’environ 700
enfants ont été arrêtés par l’armée israélienne, plus de 160 restent
incarcérés. 95% d’entre eux ont été arrêtés pour avoir lancé des pierres et
sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent avoir lancé 150 pierres et dénoncent
les autres ayant pris part à de telles activités. Si une confession est
arrachée à l’enfant durant un interrogatoire mené par l’Intelligence
Militaire ou l’ISA, ils est envoyé au poste de police afin qu’il y fasse la
même confession, de façon à ce qu’elle soit reconnue juridiquement.
Il est important de noter que la décision de la Haute Cour de Justice
israélienne mentionnée ci-dessus s’applique uniquement aux pratiques de
l’ISA ; cependant, des enfants palestiniens furent torturés aussi bien par
l’Intelligence Militaire que par la police israélienne. Donc,
essentiellement, la décision a réussi à réduire avec succès les inquiétudes
sans perturber le travail des autres bureaux qui pratiquent la torture. En
outre, l’ISA est libre, tout comme les autres bureaux, de développer de
nouvelles méthodes, tant la décision est spécifique et stricte pour ce qui
concerne les pratiques qui sont exclues, ce qui lui laisse beaucoup de marge
de manoeuvre. Étant donné que le débat est fréquemment étouffé par l’argument
de « la bombe à retardement » [1], la question sur la torture est
continuellement placée dans le contexte de « la sécurité » d’Israël et de la
menace à son existence, donc son usage est quasiment toujours justifié. De
plus, la décision de la Haute Cour de Justice est dénuée de clause ou même
de référence au sujet de l’utilisation de la torture contre les enfants.
L’armée israélienne s’est engagée dans une campagne d’arrestations sans
précédent, emprisonnant des milliers de Palestiniens, incluant un nombre
significatif d’enfants. Le critère pour être incarcéré paraît principalement
reposer sur l’âge et le sexe des prisonniers, à savoir être de sexe masculin
et âgé d’entre 14 et 60 ans. Les jeunes Palestiniens continuent de souffrir
des conséquences de l’occupation, lorsque treize enfants de 16 ans et moins
ont été tués durant le seul mois de janvier, ce nombre augmentant de six si
l’on inclut ceux qui ont 18 ans ou moins, pour arriver à un total global de
19 morts. Selon des chiffres récents de LAW, le nombre total d’enfants âgés
de 17 ans et moins tués depuis le 28 septembre 2002 s’élève à 451.
Environ
un tiers des 21.086 blessés sont des enfants. De plus, on estime que 45% des
jeunes Palestiniens souffrent de troubles nerveux post-traumatiques.
Le DCI/PS estime qu’au moins 15% des personnes nouvellement détenues sont
des enfants. Selon les témoignages répétés provenant de ceux qui sont
relâchés, les enfants sont traités de la même manière que les adultes,
souvent soumis à la torture. Il est important de réaliser que depuis que les
autorités israéliennes ne font aucune distinction entre des enfants de 16
ans et des adultes, il est difficile d’obtenir le nombre officiel de tous
les enfants emprisonnés. De plus, le nombre des enfants enfermés en centre
de détention militaire en Cisjordanie est inconnu. Enfin, la difficulté de
garder la trace de tous ces jeunes détenus est augmentée par l’effet du
« tambour », car ils sont continuellement arrêtés, relâchés et repris quelques
semaines après.
Notez que sous la loi internationale, la détention d’un enfant peut être
employée uniquement comme une mesure de dernier ressort et ce pendant la
période appropriée la plus courte possible. Néanmoins, il apparaît que la
politique israélienne à l’encontre des jeunes Palestiniens est contraire aux
normes internationales, avec une détention le plus souvent utilisée comme
une mesure de premier ressort. Une peine d’emprisonnement est la seule
sentence donnée aux enfants. Le DCI/PS note qu’il n’y a jamais eu de cas
d’enfants palestiniens, entre 14 et 17 ans, reconnus coupables d’avoir
commis « un crime » par un tribunal militaire israélien, étant condamné à
toute autre peine qu’à une peine de prison. Les deux dernières années
indiquent qu’au lieu d’adhérer au principe de la « période appropriée la plus
courte », la longueur des peines qui leur sont infligées actuellement
commence à s’allonger.
Lors des récentes invasions, des enfants furent arrêtés soit à la suite des
fouilles de maison en maison, et rassemblés dans la rue, soit après un appel
au mégaphone des soldats israéliens demandant instamment aux hommes d’une
certaine catégorie d’âge de sortir de chez eux et de se regrouper dehors.
Les deux types d’arrestations furent effectués par des troupes lourdement
armées qui, souvent, terrorisent les familles et détruisent leurs biens
pendant le processus. Ils bandent les yeux, attachent les mains des
personnes qu’ils arrêtent, et les emmènent dans un centre de détention. Les
enfants palestiniens sont régulièrement battus pendant le voyage.
Dans
quelques zones, des détenus sont dirigés vers des installations provisoires
établies dans des écoles palestiniennes ou d’autres emplacements plus
grands, puis ils sont transférés dans une installation militaire située dans
une colonie. Les autres sont amenés directement au camp militaire.
Arrivés au camp militaire, les détenus sont informés verbalement qu’ils sont
détenus selon des décrets d’urgence, datant du temps du Mandat Britannique
en Palestine. Le 5 avril 2002, le commandant militaire pour la Cisjordanie a
émis un nouvel arrêté militaire (n°1500) qui permet aux soldats israéliens
d’arrêter n’importe quel Palestinien de Cisjordanie sans fournir de raison,
ni de justification. De plus, l’ordre stipule que ces personnes peuvent être
enfermées pendant une période de 18 jours avant que toute procédure légale
ne soit engagée. Il s’appuie sur des ordres publiés précédemment, exigeant
que les détenus soient présentés devant un juge sous 8 jours. L’arrêté
militaire n°1500 est rétroactif, s’appliquant à toutes les personnes
interpellées depuis le 29 mars 2002.
Après 18 jours, le détenu est supposé être amené devant un « tribunal »
militaire improvisé (en fait, sous une tente avec pour mobilier une chaise
et une table), où le juge peut prolonger sa détention, lui donner un ordre
de détention administrative, ou le relâcher. Fréquemment, les juges servant
dans ces tribunaux en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza manquent de
formation et d’expérience. Au contraire, ce sont des officiers militaires de
carrière de l’Intelligence Militaire. Ces tribunaux ne répondent pas aux
normes en vigueur, mais dépendent plutôt d’un système d’arrêtés militaires
israéliens émis par l’autorité militaire. L’arrêté militaire définit la
situation comme « une situation de guerre », pourtant les prisonniers ne sont
pas considérés comme des prisonniers de guerre. Les ordres de détention
administrative sont généralement délivrés à partir de « preuves tenues
secrètes ». Le prisonnier ne peut avoir connaissance des éléments secrets
retenus à son encontre, et n’a pas de représentation juridique. Ceux qui se
retrouvent avec un ordre de détention administrative sont transférés à Ansar
III, récemment rouvert (Ketziot), une prison faite de tentes dans le désert
du Néguev.
La plus grande et la plus frustrante barrière que les avocats palestiniens
doivent franchir, est d’essayer d’obtenir des informations sur les
prisonniers en centres de détention. Des visites sont autorisées uniquement
après 18 jours, mais on exige des avocats qu’ils aient les noms des
personnes qu’ils désirent voir. Les autorités en charge de ces centres ne
fournissent pas les noms ou le nombre de ceux qu’ils gardent en détention ;
de ce fait, les renseignements doivent être trouvés du côté de ceux qui sont
relâchés ou des membres de familles (qui ne savent pas où leurs proches sont
gardés). Les personnes ne sont pas nécessairement détenues près de leur lieu
de résidence ; par exemple, DCI/PS fut informé de deux enfants du camp de
Jénine détenus près de Ramallah. Une fois, une liste de noms fut présentée à
la personne responsable du centre, mais c’est selon l’humeur qu’ils
autorisent l’avocat à visiter ses clients. DCI/PS fut informé d’avocats qui
furent obligés d’attendre deux semaines avant qu’on leur donne
l’autorisation de rencontrer des détenus.
Durant leur détention ou emprisonnement, les enfants palestiniens sont
régulièrement déplacés d’un centre à un autre, afin de leur donner
l’impression qu’ils sont seuls et que personne ne peut les aider. Ils
passent des périodes prolongées coupés du monde extérieur, du fait qu’on
leur refuse la visite de leur famille et même de leur représentant
juridique, et quand ils sont autorisés à voir leurs parents, les couvre-feux
incessants, les bouclages et autres restrictions empêchent les membres de
leurs familles de parvenir jusqu’aux centres de détention. Les prisonniers
juvéniles sont placés dans une cellule sale, malodorante (200 cm par 150 cm)
connue comme « zinzaneh », le sol peut être mouillé ou couverts d’excréments
humains. La cellule peut être soit presque complètement dépourvue de
lumière, ou en être inondée constamment. Si le prisonnier essaye de dormir,
un garde viendra et le (la) réveillera. De plus, les enfants sont souvent
privés de nourriture et n’ont pas accès aux toilettes.
Le dossier constitué par le DCI/PS fait état d’enfants palestiniens aux yeux
bandés, aux mains attachées, ainsi que de tabassages au cours des
interrogatoires. En outre, les méthodes exclues par la Haute Cour de Justice
israélienne sont malgré tout utilisées avec des enfants qui sont violemment
secoués - de graves situations pouvant causer des dommages au cerveau -, qui
sont ligotés sur de petites chaises dans des positions inconfortables
obligeant le corps à rester recroquevillé durant des périodes étendues, qui
sont exposés à des changements de température extrêmes, par exemple en
enlevant les vêtements du prisonnier et en l’enfermant dans une petite
armoire, après quoi le système de climatisation est activé pour produire une
chute brutale de la température. En outre, il y a eu plusieurs cas
documentés où des gardes de prison ont essayé de violer des enfants, et
s’ils ne réussissent pas à le faire, les enfants sont placés au milieu d’une
population criminelle d’adultes israéliens, après quoi ils sont violentés et
abusés, sous l’oeil vigilant de ces gardiens. Les pressions psychologiques et
les abus physiques dont sont victimes ces enfants lors de leur incarcération
ont évidemment des effets durables et débilitants sur le reste de leur vie.
À leur libération, des enfants détenus sont conduits dans des zones
éloignées, en pleine nuit, d’où ils s’exposent à des situations dangereuses
sans moyen pour rentrer chez eux. Ils peuvent réellement risquer leur vie,
quand ils se retrouvent dans des secteurs déclarés sous couvre-feu par
l’armée israélienne (des résidents font état de tirs s’ils s’aventurent hors
de leur maison), ou dans des secteurs peuplés de colons israéliens
(possédant un lourd passé historique de violence contre les civils
palestiniens).
La torture n’est pas restreinte à ceux qui sont détenus ; en effet, en
plusieurs occasions, les forces israéliennes ont fait subir aux civils
palestiniens des traitements inqualifiables. Mi-octobre, The Guardian
rapporta une affaire où un commandant israélien, le Lieutenant Colonel Geva
Saguy, ordonnant à un garçon palestinien de se mettre nu, de tenir un papier
brûlant sous les testicules, l’a menacé de lui enfoncer une bouteille dans
l’anus, l’a battu et terrifié en lui disant qu’il allait lui tirer dessus.
Étonnamment, le tribunal militaire l’a relevé de son poste ; cependant, la
plupart des cas de torture sont justifiés par la cour militaire, et les
interrogateurs agissent en toute impunité. Selon le Washington Post, les
forces israéliennes ont récemment démarré une pratique appelée « la loterie »,
où toute personne prise violant le couvre-feu est obligée de choisir parmi
des bouts de papier pliés, où sont écrites diverses punitions telles que
« jambe cassée », « main fracassée », « tête fracassée », et les soldats
administrent alors la punition sélectionnée. Il se dit que cette pratique
est liée à la mort récente d’Amran Abu Hamediye (18 ans), que des témoins
palestiniens ont vu être sévèrement molesté au niveau de la tête.
La description ci-dessus des conditions de vie des enfants prisonniers
palestiniens n’est rien qu’un court métrage horrible. Il est essentiel de
réaliser que le but des interrogateurs est d’augmenter la vulnérabilité d’un
enfant à un point tel qu’ils le brisent émotionnellement. La perte forcée de
l’enfance et de l’innocence est, en soi, déjà un crime, sans parler de
quelques-unes des actions les plus invraisemblables perpétrées par le GSS et
l’armée. La plupart d’entre nous aimeraient croire que ces interrogateurs
israéliens et les responsables de tels actes ne sont pas des êtres humains.
Bien que de telles personnes doivent être sadiques, ce sont néanmoins des
êtres humains, qui révèlent le mal absolu de notre société. Nous sommes de
la même espèce, et pour rendre justice aux victimes, plutôt que de se
consoler dans le fait que de telles personnes doivent être anormales, nous
devons exposer leurs atrocités et refuser la fréquence avec laquelle la
torture continue d’être administrée.
Sources :
B’Tselem
Defence for Children International
The Guardian
LAW
The Palestine Monitor
The Public Committee against Torture in Israel
The Washington Post
The World Organization against Torture
Traduit de l’anglais par Eric Colonna, The Torture of Palestinian Children Under Israelian Occupation
Note du traducteur
[1]Dans le rapport de la commission d’enquête officielle présidée par le
juge Moshe Landau en 1987, l’argument de la « bombe à retardement » justifie
le recours à la véritable torture afin de découvrir une bombe sur le point
d’exploser dans un bâtiment rempli de monde.
MIFTAH est une institution palestinienne indépendante, fondée en janvier 1999
et basée à Jérusalem, qui a pour objectif l’intégration de plusieurs
démarches : la construction et la prise de pouvoir d’une nation palestinienne
fondée sur les principes de la démocratie, du respect des droits humains,
d’un gouvernement représentatif ; la réconciliation et la coopération avec
les autres nations.