Le « réseau d’alerte sur les inégalités » (RAI) créé en 1996 rassemble des
militants associatifs et syndicalistes d’horizons divers. Depuis le mouvement des chômeurs de 1997-98
auquel il avait apporté réflexions et propositions aux associations de
chômeurs, le RAI poursuit la réflexion et intervient principalement sur les
questions économiques et sociales (présentation d’un « manifeste fiscal »,
interventions publique, création avec le mensuel Alternatives Economiques du
BIP 40, le Baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, etc.).
Dans ce « bilan d’un an de Raffarin », le RAI fait le point sur les
politiques menées par le gouvernement issu du séisme du 21 avril
2002 (fiscalité, protection sociale, santé, immigration, justice, logement,
emploi). Loin de se préoccuper de la « France d’en bas », les politiques
menées par le gouvernement mettent peu à peu à jour un projet politique
cohérent favorisant les intérêts des privilégiés, flattant les préjugés
des couches moyennes salariées ou indépendantes et s’attaquant aux plus
démunis.
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(26 pages, format PDF, 237 Ko).
Introduction
Le premier anniversaire du séisme du 21 avril est l’occasion de faire un
premier bilan des politiques menées par le gouvernement issu de ce séisme.
On aurait pu penser que Jacques Chirac, soucieux de restaurer le contact
entre les milieux politiques et la « France d’en bas », aurait tenté de
mener une politique économique teintée de social, ou du moins soucieuse de
préserver les apparences de l’équilibre. Mais le gouvernement Raffarin se
révèle au contraire particulièrement fidèle à sa base sociale fondamentale,
les milieux d’affaires et le Medef. Les éditorialistes ont glosé sur les «
gaffes » du « consensuel Raffarin », allant embrasser les patrons à
l’Assemblée générale annuelle du Medef le 14 janvier 2003 et réformant
l’impôt de solidarité sur la fortune pour « favoriser l’emploi ».
Mais il
fallait des oeillères pour ne pas voir ce qui crève les yeux : depuis ses
débuts, toute la politique économique et sociale de ce gouvernement sert
les seuls intérêts de sa clientèle, pour l’essentiel, le petit, moyen et
grand patronat français, et les couches moyennes salariées ou
indépendantes. En même temps qu’il multiplie les « cadeaux » à sa clientèle,
ce gouvernement déploie toute la démagogie sécuritaire d’un Sarkozy pour
montrer au « petit peuple » qu’il s’occupe des vrais problèmes, c’est-à-dire
de cette insécurité si soigneusement montée en épingle par les grands
médias lors de la campagne électorale de 2002. Libéralisme, clientélisme
et caporalisme sont les trois ressorts de l’action gouvernementale.
C’est du moins ce qui ressort de l’examen des initiatives prises par le
gouvernement Raffarin dans différents domaines clés de son action économique
et sociale : la fiscalité, l’emploi, la santé, l’éducation, l’immigration,
l’insertion, le chômage, le logement, la famille. Le Réseau d’alerte sur
les inégalités avait montré l’an dernier, en publiant son barême des
inégalités et de la pauvreté (le BIP 40), que les inégalités n’avaient cessé
de croître au cours des vingt dernières années qu’à deux brèves occasions,
au cours des reprises économiques des années 1988-90 et 1998-2000.
Depuis,
le ralentissement économique de 2001, puis l’arrivée de ce gouvernement, ont
très vraisemblablement à nouveau aggravé le problème de la fracture sociale
dans notre pays. Le RAI a voulu faire le point sur les politiques menées
depuis 10 mois, de façon à démasquer la cohérence d’une politique qui se
flatte parfois de pragmatisme et d’éclectisme. Dans tous les domaines
étudiés les initiatives prises par le gouvernement Raffarin peuvent se
caractériser par quelques constantes : privilégier les intérêts des
privilégiés, flatter les préjugés des couches moyennes salariées
ou indépendantes, s’attaquer aux plus démunis au nom de l’humanisme ou de
l’équité. Par rapport aux gouvernements de Lionel Jospin, les éléments de
continuité, nombreux, l’emportent sans aucun doute sur les inflexions.
Celles-ci existent mais vont toujours dans le mauvais sens du point de vue
de la justice sociale.
Ainsi dans le domaine de la fiscalité, qui exprime toujours de façon
concentrée l’essence d’une politique économique, le gouvernement Raffarin a
choisi de poursuivre la baisse de l’impôt direct initiée par ses
prédécesseurs de la « gauche plurielle ». De même il a accentué les
politiques de baisse des cotisations sociales, dont l’effet sur l’emploi est
pourtant loin d’être avéré de façon rigoureuse, quoi qu’en disent les
économistes libéraux. Les seuls résultats certains de ces politiques
d’exonération de cotisations patronales sont d’accroître la rentabilité des
capitaux et d’aggraver les déficits des comptes de l’Etat et de la Sécu,
donc d’accentuer le développement des inégalités et la pression sur les
dépenses sociales.
Et particulièrement sur les dépenses de santé : la politique de santé du
Docteur Mattéi a jusqu’ici consisté surtout à diminuer les taux de
remboursements des médicaments et des soins, tout en augmentant les tarifs
des actes médicaux : il en résulte une baisse des revenus pour les patients,
surtout pour ceux qui n’ont pas une bonne mutuelle, et une hausse des
revenus des médecins. Là encore l’effet immédiat est un accroissement des
inégalités sociales. A cette politique en faveur de sa clientèle médicale,
ce gouvernement a ajouté une touche xénophobe et discriminatoire : la
suppression de la gratuité des soins pour les pauvres, pourtant garantie par
l’aide médicale de l’Etat depuis la fin du XIXè siècle, et plus récemment
par la CMU.
Chevaucher sur la xénophobie ambiante constitue aussi bien sûr l’axe
essentiel de la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy. Après avoir pris
des positions apparemment ouvertes en faveur d’un aménagement de la « double
peine » et d’un traitement plus humain des cas difficiles par les
préfectures, le Ministre de l’Intérieur prépare un nouveau et grave
durcissement des modalités d’admission des étrangers sur le territoire
français, en particulier pour ce qui concerne le droit d’asile. Des
indiscrétions soigneusement distillées par le Ministère ne laissent aucune
illusion sur la volonté de Sarkozy de surfer sur le racisme et la xénophobie
largement présents dans la société française afin de continuer à
faire oublier les dégâts des politiques libérales sur les conditions de vie
et de sécurité des populations.
On a déjà vu la logique sécuritaire se déployer concernant les jeunes de «
banlieue » : la politique de la justice a été marquée par la loi
Perben, qui cible prioritairement la délinquance des mineurs,
notamment dans le cadre scolaire. Cette loi durcit l’ensemble du dispositif
répressif contre les jeunes, créant des centres fermés et menaçant de
retirer les allocations familiales aux familles de jeunes délinquants. Le
développement des politiques sécuritaires municipales accroît la pression et
le contrôle social sur les familles, notamment issues de l’immigration. La
politique du logement pénalise elle aussi les familles pauvres, parmi
lesquelles les immigrés sont nombreux. Hausse des expulsions, baisse du
nombre de constructions de logements sociaux, gel des allocations logement,
hausse des avantages fiscaux pour l’investissement locatif : tout est fait
pour favoriser l’accès à la propriété, voire au logement social, des couches
moyennes supérieures, et pour décourager les plus démunis de tout espoir
d’un logement décent.
Ce n’est pas du côté des emplois ou des salaires que les conditions de vie
des plus démunis vont s’améliorer : la politique de l’emploi de François
Fillon a consisté pour l’essentiel à démolir les deux mesures les plus
favorables à l’emploi prises par le gouvernement Jospin (les 35 h et les
emploi jeunes), afin de réduire les dépenses de l’Etat et surtout les
contraintes pesant sur les entreprises. La croyance aveugle dans les vertus
des exonérations de cotisations sociales a amené le gouvernement à augmenter
encore les dépenses qui sont consacrées à ces politiques, en créant des
contrats jeunes en entreprise et en rajoutant une couche aux exonérations
sur les bas et moyens salaires. L’inefficacité notoire de cette politique
amène et va amener encore une hausse importante du chômage, d’autant plus
que la suspension de la « loi de modernisation sociale » du
gouvernement Jospin apparaît comme un feu vert gouvernemental aux
licenciements. Mais la situation de la minorité des chômeurs indemnisés
s’est ànouveau dégradée avec la signature en décembre 2002 de la nouvelle
convention Unedic entre le patronat et trois syndicats : une baisse du
montant des allocations et un raccourcissement des durées d’indemnisation
pénalisent encore plus les victimes des licenciements qui se multiplient ces
derniers mois. Le gouvernement prépare pour bientôt une nouvelle attaque
contre les pauvres avec le projet de réforme du RMI et de création d’un «
revenu minimum d’activité », confié aux départements, dont on suppose
qu’ils sauront mieux mettre au travail ces paresseux de chômeurs !
Encore ce
tableau est-il incomplet, puisque nous n’évoquons pas les dossiers bien
connus des retraites, des privatisations, de la décentralisation, ainsi que
d’autres en ce moment moins débattus dans la presse comme ceux de la réforme
de la politique agricole commune ou de la politique environnementale. Le
risque est grand qu’à la faveur de la tension internationale et du consensus
national qui règne autour de la position de la France dans la crise
irakienne, ne s’aggravent les attaques contre les chômeurs, les précaires,
les salariés, les étrangers, les exclus, qui constituent le fonds commun des
politiques ministérielles du gouvernement du « consensuel » M. Raffarin. Il
est temps pour les mouvements sociaux de coordonner leurs réflexions et
leurs résistance pour bloquer le déploiement de cette politique qui va
directement contre les intérêts des couches populaires et des catégories les
plus démunies de la population.
RAI - Réseau d’Alerte sur les Inégalités