"Parce qu’en vérité, il n’y a pas de façon sûre de les posséder [les
républiques] autrement qu’en les ruinant. Et qui s’empare d’une cité
habituée à vivre en liberté et ne la détruit pas, peut s’attendre à en
être lui-même détruit ; parce qu’elle trouvera toujours réfuge, en se
révoltant, au nom de la liberté et de ses anciennes institutions, qui ne
sont oubliés ni par le passage du temps ni par les bénéfices obtenus[...].
Mais dans les républiques, il y a davantage de vie, davantage de haine, un
plus grand désir de vengeance ; et elles ne sont pas abandonnées par la
mémoire de l’ancienne liberté, qui ne peut les laisser tranquilles : de façon
que le moyen le plus sûr et de les liquider ou d’y habiter". Michiavel, Le Prince, V
La victoire des Etats Unis face au régime irakien est un fait
inconstestable. La résistance des Irakiens face à la machine de guerre
américaine n’en a pas moins été héroïque et admirable. Cependant, elle
présentait une faiblesse essentielle : elle était dirigée par la dictature de
Saddam.
On a pu affirmer que les Irakiens préféraient la dictature
fascisante de Saddam à une
occupation étrangère.
Sans doute : celà explique la résistance acharnée des
deux premières semaines. Si le régime baassiste avait pu défendre le pays,
il serait toujours en place aujourd’hui. Il n’a pas pu le faire et ce n’est
pas un hasard.
Il y a d’abord la faiblesse militaire face à un pays qui
représente à lui seul la moitié de la dépense mondiale en armement.
Mais il
y a surtout un problème qui est d’ordre politique et éthique : le manque de
liberté.
Machiavel affirmait que pour qu’un prince étranger s’empare d’un pays régi
par un gouvernement républicain, il faut qu’il liquide la totalité de la
population, puisque dans un tel pays le pouvoir est partout, dans chacun des
membres de la population.
C’était bien le cas au Vietnam où l’immense majorité du peuple luttait pour
la libération du pays et pour sa transformation socialiste. Malgré les
massacres, les Américains ont été vaincus par une force morale et politique
supérieure combinée à un puissant mouvement anti-guerre dans la métropole.
Malheureusement, il manquait en Irak un Vo Nguyen Giap et surtout une unité
inébranlable entre le peuple et l’armée.
L’armée irakienne, l’Etat irakien
n’étaient nullement populaires : c’étaient les instruments d’un régime
dictatorial. Leur destruction a entièrement démobilisé la résistance contre
l’envahisseur. C’est aujourd’hui qu’une véritable résistance populaire,
libre désormais du régime baassiste peut commencer à se développer. Elle
commence d’ailleurs à se rendre visible par des actions de guérilla contre
l’occupant. Elle pourra se transformer dans les prochains mois en une
Intifada à très grande échelle qui sera, elle, en mesure de balayer les
occupants. Il est plus facile, en effet, de liquider l’armée d’une dictature
que la résistance de tout un peuple.
Nous devons défendre la démocratie en Irak et partout alors même que la
guerre globale permanente essaie de la liquider. Pas la "démocratie" que les
Américains veulent imposer, mais celle que le peuple irakien et les autres
peuples du monde serons capables de constituer à travers notre résistance et
notre création de nouvelles réalités politiques et sociales en rupture avec
le capitalisme et en étroite liaison avec notre vie et nos désirs.
La résistance farouche et quotidienne du peuple palestinien face à une très
longue et cruelle occupation était jusqu’à aujourd’hui un fait isolé dans le
monde arabe : désormais, un nouveau foyer de résistance se développe sous nos
yeux. Espérons qu’il chassera les occupants américains de l’Irak, mais aussi
les autres régimes qui maintiennent les peuples arabes sous le joug
néocolonial qui, avec Israël, forment un système d’oppression néocoloniale
unifié.
Je ne crois pas que la défaite du régime de Saddam doive être une cause de
tristesse et d’impuissance pour le mouvement anticapitaliste mondial, malgré
les espoirs que bien des Irakiens avaient mis dans la capacité du Baath
d’organiser la résistance à l’envahisseur. La lutte contre l’occupation de
l’Irak et contre la transformation du monde en marchandise au moyen de la
guerre continue. Et nous sommes de plus en plus forts.
Copyright © 2003 John Brown - publié sur la mailing-list de la revue Multitudes