par Adolf Perez Esquivel, prix Nobel de la paix.
« La pensée sans les sentiments, c’est la tragédie qui vide la vie de son contenu ».
Durant la guerre contre l’Afghanistan, les Etats-Unis et la Grande Bretagne utilisèrent des bombes-grappes que l’armée US avait déjà expérimentées au Viêt-nam. Elles sont de couleur jaune, provoquent de grands dégâts et ne laissent rien de vivant tout autour de l’endroit où elles explosent. Les vétérans de la guerre du Viêt-nam racontent les horribles destructions causées par ces bombes qu’ils découvraient quand ils allaient en reconnaissance sur les lieux où elles avaient explosé. Ils rencontraient des cadavres d’enfants, d’hommes, de femmes et d’animaux déchiquetés et rendus méconnaissables par les effets de cette bombe.
En Afghanistan, en même temps que ces bombes, les alliés depuis leurs avions de combat jetaient aussi au peuple afghan des sacs de nourriture qui étaient de couleur jaune de sorte qu’il n’y avait presque pas de différence entre les bombes et la nourriture. La perversion a ses propres subtilités.
Durant l’invasion actuelle de l’Irak, les nouvelles que l’on reçoit se ressemblent toutes, mais on ne sait pas qui informe, qui les transmet, ni quels périls cela cache pour le peuple. On nous montre la haute technologie de la dernière génération de la mort. Les images de la télévision, surtout celles de CNN, avec une totale hypocrisie nous présente des soldats qui, peut-être après avoir tué leurs parents distribuent des bonbons aux enfants irakiens. « La bonté de ces soldats se limite à ces caramels ». Les correspondants de guerre qui s’opposent et dénoncent les massacres sont évacués. "Vive la « démocradura », cette dictature démocratique qu’ont su obtenir les paladins de la pensée unique en vidant l’information de tout sentiment et de toute vie". Ils distribuent à leurs victimes des sacs de nourriture et espèrent gagner ainsi la reconnaissance du peuple et du monde entier par « l’action humanitaire des envahisseurs » avec leur catéchisme de feu, de sang et de nourriture.
Le président Bush nous dit que cette guerre est faite pour libérer l’Irak de la dictature de Saddam Hussein, mais il n’a jamais demandé au peuple irakien ce qu’il en pense. En fait, il envahit le pays et massacre la population civile qu’il prétend libérer.
Il parle déjà de la reconstruction de l’Irak après la guerre, mais pour cela, il faut d’abord le détruire. C’est le pouvoir qui le veut ainsi. Il faut punir tous ceux qui s’enhardissent à défier l’empire, même leurs alliés ou leurs anciens alliés comme Saddam lui-même.
Il faut récompenser ses amis et ses alliés et, avant même de parvenir à soumettre une ville par la force, on se répartit déjà les dépouilles et on fait miroiter les bonnes affaires avec le commerce du pétrole. Tout ceci avec la vie et le sang du peuple irakien pour satisfaire les désirs de l’empire.
On fait pression sur l’ONU et on empêche que la situation des droits humains en Irak soit traitée par la Commission des Droits de l’Homme à Genève. 25 pays se soumettent aux ordres de l’empire pour éviter qu’il en soit ainsi, car ils sont dominés par la peur et soumis aux pressions économiques et politiques et aux sanctions que les Etats-Unis pourraient leur imposer.
Le frère du président Bush, actuel gouverneur de Floride, lors de sa visite en Espagne, a dit ces mots qui lui ont échappé : « Vous ne pouvez pas imaginer les grands bénéfices que cette guerre va nous apporter ».
C’est bien là le grand marchandage de la mort, la comptabilité du débit et du crédit. Le coût importe peu. La vie de milliers de personnes n’a pas d’importance. Les peuples ne sont qu’une abstraction. Les « dégâts collatéraux » sont des erreurs pardonnables pourvu que l’on atteigne l’objectif qui est de dominer l’Irak et tout le Moyen Orient.
La pensée sans sentiments préconise « l’aide humanitaire contre le pétrole », pourvu que cela n’affecte pas les gains des entreprises qui bénéficieront de l’exploitation de l’Irak. Elles sont comme des oiseaux de proie qui espèrent planter leurs serres sur les cadavres. D’abord la mort, ensuite, l’aide.
Bien que tous les peuples soient en réaction contre cet état de fait, leurs chemins sont imprévisibles. De grands empires se sont déjà écroulés à cause de leur superbe grâce à la réaction des peuples qui les ont affrontés, simplement parce qu’ils n’étaient pas disposés à renoncer à leur liberté et au droit de vivre avec dignité en obtenant la Paix.
Traduction : Francis Gély