Avant même la sortie du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, "La face cachée du Monde", J-M Colombani a pris les devants : "Il va falloir choisir son camp" a-t-il menacé. Il est regrettable que beaucoup aient crû bon d’obtempérer. Au Monde, les journalistes du SNJ-CGT, comme les adhérents de la FILPAC et les salariés CGT se sont donc rangés du côté de leur direction sans réserve, mais s’agissait-il vraiment de tous les salariés et journalistes CGT du Monde ?
Le communiqué publié dans l’édition des 2 et 3 mars 2003 du Monde fleure une langue de bois d’un autre temps. "Nous ne sommes à la botte de personne et nous résistons à toutes les pressions (...) Les syndicats ne sont pas tenus en laisse par la direction" déclare le SNJ-CGT du Monde. La section CGT du Monde peut-elle parler au nom de l’ensemble du syndicat ? C’est une question que nous aurions aimé voir abordée par le SNJ-CGT. C’est sans doute encore possible. Nous aimerions également comprendre pourquoi le syndicat soutient ainsi la direction du Monde. Pourquoi, lors de la réunion de la Société des rédacteurs, à laquelle participaient de nombreux syndicalistes, les questions de fond n’ont pas été abordées ? Même le médiateur en convient dans sa chronique : "Les interventions (étaient) très consensuelles".
Comment expliquer que Robert Solé, Plantu et Daniel Schneidermann, que l’on ne peut soupçonner d’être des rebelles, osent dire qu’ils sont pour le moins perplexes, voire inquiets devant la "peur" qui semble régner au sein de la rédaction ? "(Ce livre) est aussi une enquête, légitime dans son objet, et présente dans de nombreux chapitres les apparences de la solidité" admet D. Schneidermann. Pour Robert Solé, "la rédaction va devoir tirer les enseignements de cette tempête (...) et s’interroger davantage sur ses pratiques et sur le strict respect des règles qu’elle s’est fixées". Elle devra aussi s’interroger sur les raisons de la peur qui empêche la plupart des journalistes du Monde de s’exprimer à visage découvert. La direction du Monde n¹a toujours pas donné de réponses sérieuses ! Elle s¹est contentée de s¹appesantir sur les éléments biographiques et idéologiques les plus discutables du livre, notamment le chapitre « Ils n¹aiment pas la France ».
Mais c’est malhonnête de s’en tenir là ; d’ailleurs R. Solé remarque que le journal « s’est quasiment contenté d’une information officielle et de communiqués à décrypter » D’après elle, il y aurait dans le même ouvrage d’une part des attaques inspirées par le ressentiment, la haine, des raisons idéologiques (faisant l’amalgame avec un complot d’extrême-droite) et de l’autre un réquisitoire à charge truffé d’erreurs, de mensonges, de calomnies. Illustration dans l’édition du 7 mars du Monde avec 3 pages consacrées à relever surtout des fautes d’orthographe et autres queues de cerises. Les réponses apportées à une petite partie des questions soulevées manquent totalement de pertinence et s’apparentent plus à des déclarations de soutien qu’à de véritables preuves.
Un exemple : l’affaire "20 minutes", avec un encadré dénonçant un faux procès et expliquant que Le Monde est à la fois éditeur et imprimeur. Et l’on sait encore moins si la rédaction a avalisé la campagne de lobbying en faveur de "20 minutes" et de sa « rémunération ». Dans son communiqué, la CGT journalistes nous dit qu’elle "n’a pas attendu la publication du livre pour demander des explications sur un certain nombre de questions évoquées dans l’ouvrage² . Ah bon ? Ces questions sont donc légitimes ? Et quelles sont les réponses obtenues ? Ont-elles été rendues publiques ? Nous remarquons, au passage, que nos camarades du SNJ-CGT n’ont pas contesté l’évocation dans le livre du rôle du syndicat dans la promotion de Jean-Marie Colombani au poste directorial. Edwy Plenel revendique son adhésion au SNJ-CGT : est-il toujours membre du syndicat ?
Comment, alors que le SNJ-CGT, la FILPAC, le personnel CGT du Monde se sont faits les meilleurs avocats de leurs patrons, expliquer aux jeunes confrères tentés par le syndicalisme qu’ils ont intérêt à rejoindre la CGT, parce que c’est le syndicat le plus combatif dans une confédération qui revendique encore des bases de classe ? Certainement pas en soutenant, comme aucun autre syndicat n¹a osé le faire, A. MINC, conseiller, grassement rémunéré, des grands patrons français, fleuron et théoricien d’un capitalisme arrogant et sans conscience ! S’il fallait encore une preuve de l’admiration et de la soumission de JM Colombani et de la rédaction en chef du Monde aux grands patrons, elle est apportée dans l’édition du 16-17 mars, à propos de la mort de Jean-Luc Lagardère.
Comme sous la monarchie, Colombani n’hésite pas à décliner le fameux "le roi est mort, vive le roi !" : "Ce que nous avons pu deviner de l’action et du tempérament de son fils Arnaud nous permet de penser que cet esprit si particulier qui a présidé aux destinées de ce groupe perdurera". Ou encore, dans l’édito : "Son nouveau patron, Arnaud Lagardère, n’a pas encore dévoilé sa stratégie ni, surtout, eu l’occasion, tant son père incarnait le leadership du groupe, de montrer l’étendue de son talent." Les investisseurs potentiels du Monde et les actionnaires sont ainsi rassurés sur la fidélité de la direction du Monde aux valeurs du capitalisme et sur les sentiments d¹amitié que sa direction éprouve pour tous les industriels qui participent au CAPITAL du journal ou sont en affaires avec lui.
En ce qui nous concerne :
parce que nous lisons le Monde tous les jours, très attentivement, et que nous en mesurons et déplorons (comme de nombreux lecteurs) les dérives ;
parce que nous trouvons grotesque et indigne l’amalgame fait par la direction du Monde entre les charges antisémites des ligues d’extrême droite des années 30 et les auteurs de "La face cachée du Monde", son éditeur et les publications qui osent critiquer un journalisme trop proche des pouvoirs ;
parce que nous réfutons l’argument consistant à dire que c’est pire ailleurs, avec la concentration de la presse aux mains de groupes industriels (SI c’est vrai, pourquoi ne pas commencer le ménage par le journal qui prétend FAIRE commerce de vertu ?) ;
nous n’assumons pas la position du SNJ-CGT du Monde.
Nous ne prétendons pas, bien sûr, interférer dans les débats internes de nos confrères syndiqués et nous mesurons l’importance des accords d’entreprise obtenus. Mais, vue de l’extérieur, l’union sacrée des journalistes et de la direction pour défendre DES intérêts de boutique sont indignes au regard des valeurs UNIVERSELLES que défend notre syndicat. Serions-nous prisonniers d’un système de cogestion ?
Nous attendons donc de nos instances nationales une déclaration publique nette et précise. C’est l’image de notre syndicat et, au-delà, une certaine conception du syndicalisme qui sont en jeu !
Gilles Balbastre
Michel Ducrot
Gaëlle Fouéré
Serge Halimi
Aline Pailler
Lionel Thompson