Samedi 10 mai. Sixième jour de grève de la faim. Moral
haut. Santé bonne, mais un peu de fatigue.
Nombreuses
visites. Au début, il y avait beaucoup de militants
endurcis, anciens prisonniers politiques, des vieux de
la vieille qui ont fait de longues grèves de la faim
dans les prisons du royaume à l’époque de la
"démocratie hassanienne". Depuis, les choses ont
quelque peu changé. Des politiciens ainsi que des
membres d’associations de toutes sortes passent pour
me voir.
Je remarque une chose : si tout le monde
s’inquiète pour mon état de santé, aucun ne me demande
d’arrêter la grève de la faim. Les rares qui ont osé
le faire ont cédé quand je leur ai expliqué dans le
détail les options qui me restaient. En fait, aucune
option. Tu cèdes ou tu crèves, tel est le leitmotiv
que le pouvoir marmonne dans ses palais. Après mûre
réflexion, parce que maintenant j’ai le temps de
réfléchir, je crois que le pouvoir veut faire de moi
un exemple. Créer un précédent d’une publication
indépendante qu’il casse. Je sais que si je tombe, les
autres journaux indépendants tomberont. C’est pour
cela que je n’ai pas envie de servir de cobaye.
J’ai lu ce matin deux informations qui m’ont
confirmées dans l’idée que ce pays vire vers la
dictature. La première, lue dans Assahifa, a trait à
cet habitant de Tata à qui un mokaddem a vendu de
force un exemplaire de la revue Aïcha, régentée par un
membre de la famille royale dont je ne me rappelle pas
le prénom. Comme il été obligé d’acheter cette revue,
et à un prix exorbitant vu sa condition modeste,
l’homme l’a déchirée de rage en laissant éclater sa
colère. Arrêté, l’homme a été accusé d’outrage au roi,
comme moi, et condamné à cinq ans de prison.
L’accusation se basait sur le fait que l’homme avait
déchiré une revue où figurait en bonne place la photo
de Mohammed VI. Cinq ans pour avoir déchiré la photo
du roi. Et ce n’est pas une blague.
L’autre information est une dépêche de l’AFP datée du
9 mai et qui assure que l’ancien vice-ministre irakien
Tarek Aziz se trouve actuellement au Maroc sous
"surveillance américaine". Cela me confirme encore que
notre pauvre pays est devenu une usine de
sous-traitance pour les interrogatoires musclés des
Américains. Et dire qu’il n’y a pas si longtemps ce même Tarek
Aziz était reçu avec tous les honneurs à Rabat.
Depuis que le fils du roi est arrivé au monde, il
m’est difficile de fermer l’œil la nuit. Ces dernières
nuits, j’ai eu droit à des concerts organisés près de
Bab Had en l’honneur du futur Hassan III. Les bruits
durent jusqu’à très tard dans la nuit.
Si je devais fêter la naissance de mon fils de la même
manière, j’aurais été arrêté et condamné pour tapage
nocturne. Mais enfin, je ne suis qu’un citoyen marocain.
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