Ce n’est qu’aujourd’hui, vendredi 16 mai que je
reprends ma chronique. Le procès, mardi 13 mai, qu’on
m’avait conseillé d’éviter à cause de la grève, m’a
épuisé. Ce jour-là, le tribunal de Rabat ne jugeait
qu’une seule personne : Ali Lmrabet. Il n’y avait
aucun autre dossier. C’est dire l’importance que me
prête l’Etat. Les plaidoiries de mes avocats Me Ahmed
Bendgelloun et Me Abderrahim Jamai ont été brillantes,
incisives. Elles ont ridiculisé le parquet.
"Franchement, mais où est-ce que vous vous croyez ?
Dans un tribunal des Talibans ?", s’est écrié
Bendgelloun en direction du procureur. "Vous jugez des
caricatures, des articles humoristiques, des bandes
dessinées ! Réveillez-vous, ou plutôt réveillez ceux
qui sont derrière ce procès. Vous ridiculisez tout le
Maroc". A la fin, Me Bendgelloun, se tournant vers les
juges, a lâché une phrase lourde de sens : "Personne
n’a envie d’être à votre place", a-t-il lancé aux
juges.
Le parquet a demandé 5 ans de prison ferme, 100 000 DH
d’amende (10 000 euros), l’interdiction de mes deux
journaux et mon arrestation immédiate au tribunal. Le
juge n’a pas voulu se prononcer avant le délibéré, il
a renvoyé le verdict pour le mercredi 21 mai. Il
n’empêche, au moment où je quittai l’audience, deux
policiers se sont approchés de moi et m’ont arrêté sur
ordre du procureur. Devant le scandale occasionné par
cette arrestation arbitraire, des journalistes et des
avocats présents dans le tribunal se sont affrontés
aux policiers qui tentaient de m’emmener.
Cette arrestation arbitraire, qui n’a duré il est vrai
que 15 minutes, le temps que mes avocats aillent
protester devant le procureur, a été ordonné par ce
dernier. Or, dans des dossiers sensibles comme
celui-là, le procureur n’ordonne jamais l’arrestation
d’un prévenu sans le feu vert du ministre de la
justice, Mohamed Bouzoubaâ, qui n’est autre que
l’avocat socialiste ancien défenseur de militants
poursuivis sous le régime de Hassan II. Cet incident a
fait dire à mes avocats et aux observateurs que mon
arrestation était programmée. C’est-à-dire que je suis
déjà condamné par la justice, puisque apparemment le
juge devrait me condamner à de la prison ferme le
mercredi prochain. La belle affaire !
En liberté ou en prison, ma grève de la faim
continuera jusqu’au bout. C’est-à-dire jusqu’à ce que
tous mes droits me soient restitués et que tous les
procès iniques, fabriqués et ordonnés cessent. Sinon,
c’est sur mon corps que le pouvoir devra passer pour
liquider la liberté d’expression au Maroc.
Au 11e jour, je commence à sentir l’effet de la grève.
Je me rends compte que j’ai tout de même 43 ans. Il y
a quatre jours, un médecin avait remarqué une baisse
substantielle de tension. Je suis passé de 12,9 à 9.
Il s’en est inquiété, mais je l’ai rassuré en lui
disant que c’était normal.Je ne crois pas qu’il m’a
cru, mais je m’en fous.
J’ai oublié de dire que mon moral est toujours haut.
Et je ne crois pas qu’il va baisser. On m’avait dit
que les premiers jours de grève de la faim seraient
durs, difficiles et que la faim guetterait. Je ne sais
comment je peux expliquer cela, mais à aucun moment je
n’ai eu faim. C’est comme si mon esprit ou mon
subconscient avaient accepté ma décision d’aller
jusqu’au bout de mon combat et qu’ils avaient, par
amitié pour moi, effacé de ma mémoire le sentiment de
faim.
Aujour’hui, un lecteur anonyme est passé me voir. Il a
amené avec lui son jeune fils de 12 ans. Le père m’a
dit que le garçon voulait absolument me saluer parce
qu’il était un lecteur assidu des BD de Demain
magazine. Une heure plus tard, une jeune fille, qui
n’a pas voulu entrer, a laissé un pot de miel naturel.
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