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[don't hate the media... become the media]   16/05/21 - 22:57
[dépêches]


Ben Ali n’aime pas les universitaires critiques
Philippe Corcuff d’ATTAC expulsé de Tunisie

COMMUNIQUÉ :

UN UNIVERSITAIRE FRANÇAIS ARBITRAIREMENT EXPULSÉ DE TUNISIE

J’ai été invité à un colloque de sociologie à Tunis sur "Les changements sociaux en Tunisie" organisé par l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis (22-25 octobre 2002). Dans ce cadre, j‚ai fait une communication sur "Trois anthropologies face à la question individualiste : Stirner, Marx, Durkheim" le mardi 24 octobre. J’ai également présidé la 6e séance du colloque le jeudi 24 octobre. Par ailleurs, on m’avait demandé, en tant qu‚enseignant invité, de faire 9h de cours en 3e cycle de science politique à la Faculté des sciences juridiques et sociales de Tunis (j’en ai fait trois heures lundi 23 octobre et j’aurais dû en faire 3h le lundi 28 octobre et 3h le mardi 29 octobre).

Tout en comptant remplir mes obligations professionnelles (scientifiques et pédagogiques), j’ai tenu à exprimer ma solidarité avec le mouvement démocratique tunisien en général et RAID Attac Tunisie en particulier. En tant que membre d’Attac France, et plus particulièrement d’Attac Rhône qui est mobilisé depuis plusieurs années sur le terrain du dialogue euro-méditerranéen, je n’ignore pas la situation dramatique des droits de l’homme en Tunisie, ni la misère sociale qui s’y développe sous la pression de la mondialisation libérale. Je ne pouvais donc pas me contenter de goûter une hospitalité luxueuse le moment d’un colloque, comme nombre d’intellectuels occidentaux. J’ai donc accepté de faire un jeûne symbolique de trois jours, dans la période où je n’avais pas de contraintes professionnelles, avec Sadri KHIARI, militant de RAID Attac Tunisie qui est interdit de voyager depuis juillet 2000 en raison de ses activités associatives. A cause de cette interdiction, il n’a pas pu jusqu’à présent soutenir une thèse de science politique préparée sous la direction de Jean-Marie VINCENT dans le cadre de l’Université de Paris VIII et achevée depuis près de deux ans. Nous espérions qu’il retrouve, à l’occasion de notre action, sa liberté de circulation et puisse se rendre pour le RAID au Forum Social Européen de Florence début novembre.

Nous avons entamé, comme prévu, notre jeûne le vendredi matin 25 octobre au domicile de Sadri KHIARI dans la cité El Khadra à Tunis. Le domicile était surveillé en permanence par des forces de police en civil. Les communications téléphoniques étaient écoutées et perturbées (on ne pouvait pas recevoir d’appels internationaux). Il faut savoir aussi que toute une série de numéros de téléphone en France (comme Amnesty International, la Ligue des Droits de l’Homme ou Charlie Hebdo) ne sont pas accessibles de Tunisie, car bloqués administrativement. Plutôt que d’ouvrir un dialogue, le pouvoir tunisien a alors décidé d’employer la force pour tenter d’intimider les associations indépendantes tunisiennes, les universitaires tunisiens et les universitaires français se rendant en Tunisie. Ainsi dimanche 27 octobre, le troisième jour de notre jeûne, à 10h30, des policiers en civils ont pénétré de force dans le domicile de Sadri KHIARI, m’ont arrêté et embarqué pour une destination inconnue, dans le plus total arbitraire et sans me donner d’explications. J’ai été conduit directement à l’aéroport et expulsé par un avion en destination de Lyon-SaintExupéry, où je suis arrivé dans l’après-midi. J’ai été constamment accompagné par plusieurs policiers, jusque dans la salle d’embarquement et devant la porte de l’avion. Je n’ai pas pu prévenir mes proches, qui ont connu l’angoisse pendant plusieurs heures, alors que simplement la nouvelle de mon enlèvement et de ma disparition avait été diffusée. L’Ambassade de France en Tunisie ne leur a communiqué aucune information et a refusé de mener une enquête. J’ai appris, par la suite, que mon ami Sadri KHIARI avait lui aussi été arrêté durant plusieurs heures. Comme certains prisonniers d’opinion peuvent être mis au secret en Tunisie plusieurs années durant, j’ai été fortement inquiet de la situation de mon ami jusqu’à ce que j’apprenne en début de soirée qu’il avait été relâché, car personne ne savait ce qu’il était devenu.

Au cours de quelques heures, avec pourtant la protection que me donnait la nationalité française, j’ai pu toucher du doigt l’arbitraire quotidien et l’inquiétude vécus par les Tunisiens sous la dictature de Ben Ali. Seule une mobilisation internationale pourra permettre de desserrer l’étau qui pèse sur les démocrates tunisiens. Les sympathisants de la lutte contre la mondialisation libérale en France doivent tout particulièrement avoir à coeur la situation du RAID Attac Tunisie et de Sadri KHIARI. Les universitaires français doivent prendre garde à ce que les autorités politiques tunisiennes ne prennent pas prétexte de cette action pour restreindre encore davantage l’autonomie des universitaires tunisiens. Car, par cette expulsion, les libertés universitaires ont été sciemment bafouées : on m’a empêché de donner les cours qu’il était prévu que je donne aujourd’hui lundi et demain mardi. La rémunération des 6 heures de cours que je n’ai pas pu effectuées et qui m’ont été payées par avance sera intégralement reversée aux associations démocratiques. Enfin, je voudrais souligner la complicité éc ?urante dont font preuve à l’égard du régime de Ben Ali nombre de politiciens français. Ainsi, je suis tombé avec stupéfaction dans les locaux universitaires tunisiens sur le programme des conférences données fin septembre-début octobre par Philippe Seguin à l’Université de Tunis sous l’égide du Ministère tunisien de l’Enseignement Supérieur. La conférence du 1e octobre était intitulée : " Les nouvelles intolérances ou l’alibi du "droit de l’hommisme" ! Aller expliquer aujourd’hui aux Tunisiens, invité et reçu en grandes pompes par leur dictateur, que " l’intolérance maximale qui les menace, ce sont les Droits de l’Homme, c’est sans doute atteindre les sommets du courage "républicain"

Lyon, lundi 28 octobre 2002 Philippe CORCUFF Maître de conférences de science politique (Institut d’Études Politiques Lyon), Membre d’Attac France


COMMUNIQUE :

VIOLATION DE DOMICILE, ENLEVEMENT, EXPULSION, MENACES DE POURSUITES JUDICIAIRES EN REPONSE A UN JEUNE SYMBOLIQUE DE TROIS JOURS !

Ce matin à 10h30, un groupe de policiers en civil ont pénétré de force dans mon domicile et ont enlevé mon ami le sociologue Philippe Corcuff, membre d’Attac France, avec lequel nous avions entamé ce vendredi 25 octobre une grève de la faim de trois jours pour souligner la communauté d’idéaux et d’action qui nous unit et demander le respect de mon droit de voyager. Je suis en effet interdit arbitrairement de quitter le territoire depuis plus de deux ans sous des prétextes fallacieux en raison de mes activités associatives. Phillippe Corcuff a été expulsé manu militari vers la France.

Vers 11h, un second groupe de policier s’est présenté à mon domicile dont le chef du commissariat de mon quartier la Cité el Khadra à Tunis. Ils m’ont demandé de les suivre. Lorsque j’ai exigé un mandat ou une convocation officielle, le scénario précédent s’est à nouveau répété. Ils ont pénétré de force chez moi et m’ont obligé à les accompagner au commissariat en me faisant cet aveu implicite : " on ne te frappe pas, toi, tu es un intellectuel ! Après plusieurs heures d’attente, des policiers m’ont interrogé et établi un procès verbal : on me reproche d’avoir enfreint une loi qui oblige les Tunisiens à déclarer tout étranger qu’il héberge plus de 48h. Outre que cette loi est largement tombée en désuétude, il se trouve que les policiers ont embarqué Philipe Corcuff alors qu’il n’avait pas encore passé 48h chez moi. Violation de domicile, enlèvement, expulsion, menaces de poursuites judiciaires sont les réponses du pouvoir à une grève de la faim symbolique pour revendiquer un des droits les plus élémentaires, celui de voyager.

Ces événements sont l’expression de l’arbitraire policier généralisé dont les Tunisiens sont actuellement l’objet. Ils montrent également à quel point les autorités tunisiennes craignent la solidarité démocratique internationale.

Sadri KHIARI (RAID Attac Tunisie et CNLT) Tunis, le 27/10/02


Source/auteur : Philippe Corcuff,zpajol
Mis en ligne le lundi 28 octobre 2002, par germinal
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