En 2003, un lycée quelque part en Guadeloupe, cours d’histoire-géographie, le professeur commence son cours : « Je vais vous parler des évènements de mai 1967, (…) » « Mai 68 !!! » réagissent en cœur les élèves, tous fiers de corriger leur enseignant.
Cette simple anecdote qui m’a été rapportée par une enseignante, montre à quel point la politique d’assimilation entreprise par l’état français depuis des siècles est plus que réussie : la jeunesse guadeloupéenne connaît mieux l’histoire de la métropole que celle de leur propre pays.
Le temps de « Nos ancêtres les Gaulois (…) » n’a pas encore disparu. Et c’est là qu’une petite pièce de théâtre montre toute son importance.
Mais d’abord un peu d’histoire [1]. Revenons à ces évènements de mai, ou plutôt de mars 1967.
Le 20 mars 1967, à Basse-Terre, un riche marchand européen, bien connu des milieux conservateurs français, lance son molosse sur un pauvre artisan noir. Révolté par cet acte digne de l’apartheid, le peuple de Basse-Terre laisse libre cour à la colère accumulée depuis longtemps. Durant trois jours, les 20, 21 et 22 mars 1967, Basse-Terre est en émeute. Dans un appel au calme, le préfet de la Guadeloupe déclare comprendre la colère populaire et jure que cet acte raciste sera puni. Mais comme toujours en pareil cas, et encore de nos jours dans le monde entier, les victimes sont considérées par le pouvoir en place comme les coupables, et c’est ainsi que, malgré la promesse des autorités, les émeutiers seront condamnés à de fortes peines de prison.
Deux mois plus tard, à Pointe à Pitre, le 26 mai 1967 (nous-y voilà) lors d’une manifestation d’ouvriers du bâtiment en grève, l’ordre est donné de tirer sur les manifestants. Le lendemain, les lycéen-ne-s pointois-es révolté-e-s descendent dans la rue exprimer leur soutien aux grévistes et leur colère aux représentant-e-s du pouvoir gaulliste. A nouveau, les forces de l’ordre tirent sur les contestataires.
Au jour d’aujourd’hui, le bilan de ces deux journées de répression n’est toujours pas connu précisément (de nombreuses familles ont inhumé secrètement leurs défunts et caché leurs blessés de peur des représailles). La version officielle donne le chiffre de « sept morts et certainement plus » ( !!!). Le nombre exact s’approcherait vraisemblablement de 85 victimes.
Le gouvernement français profita de ces évènement pour porter atteinte au mouvement nationaliste guadeloupéen et en attribua la responsabilité au G.O.N.G. [2], visant du même coup l’A.G.E.G. [3] et Le Progrès Social, journal dénonçant le régime colonial déguisé qui sévissait alors en Guadeloupe.
Durant les manifestations et les jours suivants, de nombreux Guadeloupéens furent arrêtées. Certains, pris en flagrant délit, furent condamnés à de lourdes peines de prison ferme. Vingt-cinq autres, accusés d’avoir participés aux manifestations, furent incarcérés à Basse-Terre et seront jugés en avril 68.
Enfin, Vingt-cinq militants Guadeloupéens (dont huit demeuraient à Paris et Bordeaux) furent enfermées à la prison de la Santé à Paris, accusés d’atteinte à l’intégrité du territoire pour avoir appartenu ou porté aide au GONG. Alors que sept d’entre eux bénéficieront d’un non-lieu, les dix-huit autres comparaîtront du 19 février au 1er mars 1968 devant la cour de sûreté de l’état français [4].
C’est du livre [1] retraçant le déroulement de ce procès, qu’est librement inspiré cette superbe pièce de théâtre en un acte (mais fréquemment interrompue par les applaudissements du public) : La Soufrière [5] présenté par la troupe du Théâtre de l’Epée de Bois [6], actuellement en représentation pour la première fois en Guadeloupe.
La mise en scène est à la fois simple et efficace. Dans un décor minimal, les cinq comédiennes interprètent à la fois le juge, l’avocat général, les accusés, les avocats de la défense, enfermé-e-s dans l’univers judiciaire, et cinq femmes cherchant à reconstruire une vérité plus profonde encore.
Le public est gagné par de très fortes émotions transmises par les comédiennes de par la qualité et la grande sincérité de leur interprétation qui, à travers les mots du procès, retranscrit parfaitement cette douleur ancestrale du déracinement, de la servitude et de l’assimilation.
Durant ces premières représentations en Guadeloupe, La Soufrière aura permis à de nombreu-ses-x guadeloupéen-ne-s de se remémorer les souvenirs enfouis de ces évènements tragiques et de transmettre à la jeunesse la mémoire d’un épisode important de l’histoire populaire de la Guadeloupe. Et peut-être à terme, la peuple guadeloupéen se réappropriera ce spectacle, comme l’espère le metteur en scène péruvien Antonio Diaz-Florian : « Cette pièce appartient aux Guadeloupéens, c’est leur histoire. Tant qu’elle ne sera pas jouée par eux, en créole, mon combat ne sera pas terminé. » [7]
Le procès du séparatisme se retourna finalement contre l’accusation [8], et devint très vite une tribune, lors des interrogatoires des accusés ou encore lors de l’audition des témoins de la défense avec les témoignages notamment de Aimé Césaire ou Daniel Guérin pour les plus connus, pour contester le néo-colonialisme maquillé dans la loi de départementalisation de 1946.
Ces problèmes d’assimilation sont malheureusement toujours d’actualité, même si les actes sont toujours mieux déguisés. Actuellement, ce sont les débats purement politiciens sur le changement de statut dans le cadre de la fausse décentralisation voulue par misyé Raffarin, où nos « cher-e-s » élu-e-s, ces soi-disant représentant-e-s du peuple, se disputent sur des virgules, dans leur propre intérêt et toujours dans le même but de ne rien changer, de maintenir dans l’oppression culturelle et identitaire, dans la négation de soi, un peuple chargé d’histoire … mais, également, légèrement endormi.
Allez, pour finir, la troupe du Théâtre de l’Epée de Bois et le spectacle La Soufrière est en Guadeloupe jusqu’au 28 mai :
mercredi 21 mai, Grand-Bourg de Marie-Galante (El Rancho) à 19h00
vendredi 23 mai, Lycée Baimbridge à 9h30
vendredi 23 mai, Sainte-Rose (La Boucan) à 19h00
samedi 24 mai, Capesterre Belle-Eau (Le Majestic) à 19h00
mardi 27 mai, Pointe à Pitre (Centre des Arts) à 19h00
mercredi 28 mai, Basse-Terre (Fort Delgres) à 19h00
Et pour les métropolitain-e-s, guettez leur retour et venez vous informer sur un moment méconnu de l’histoire de la décolonisation. A ne pas manquer !!