Vendredi 29 mars, 14h00 : nous avons à peine quitté l’initiative des Femmes en Noir et des organisations dei pacifistes israéliens à Jérusalem Ouest. Cette initiative a été brusquement interrompue par les faits survenus à cinq cents mètres d’où nous étions, à savoir la jeune palestinienne de 16 ans ayant commis l’attentat suicide.
Ici la situation est de guerre totale. Nous sommes très préoccupés pour nos camarades qui généreusement ce matin ont rejoint Rammallah qui en ce moment est l’épicentre de cette guerre totale qui ne pourra que devenir encore plus cruelle.
Barbare et cruelle surtout pour la population palestinienne qui sera immolée au nom de la " real politik ". Cela sonne vraiment très mal quand on pense que justement hier la Ligue Arabe avait déclaré d’approuver le soit-disant " plan de paix " et qu’aujourd’hui on massacre et on organise une réelle chasse à l’homme dans les territoires.
Ici, on parle beaucoup d’un " échange " avec la situation iraquienne : en réalité, au de-là des belles paroles, les palestiniens sont lâchés par tous.
L’Anp a lancé un appel à la résistance de tous les palestiniens : hélas cela signifie d’autres kamikazes, vu que le dernier attentat a été revendiqué par l’organisation Al Aqsa, proche de Arafat, et la ligne est donc désormais celle de la guerre contre tout et tous. La situation est tragique et pour ceux, comme nous, qui voudraient s’interposer à la logique de guerre contre les civils, il est impossible de le faire car d’une part, il y a la dimension militaire, et d’autre part, il y a une dimension faite de massacres indiscriminés de personnes marchant dans la rue. la police israélienne a tiré sur l’esplanade des mosquées après l’attentat de ce matin et il y a de nombreux blessés. A Ramallah on combat rue par rue, comme nous le racontent nos camarades présents sur les lieux et invités par des palestiniens pour être ensemble demain lors des manifestations de la Journée de la Terre.
Aujourd’hui nous sommes allés devant l’ " Orient House " et nous avons brandi le drapeau palestinien et dès lors nous avons une charge policière très impressionnante : nous avons cinq blessés et un camarade arrêté (Ndr. Nous venons d’apprendre qu’il sera présenté au tribunal dimanche prochain). Nous avons essayé d’organiser une initiative de la société civile dans une situation de guerre : il n’y a rien à faire d’autre. Nous sommes en train de réfléchir comment réussir à être utiles à la construction d’un raisonnement nouveau, mais dans cette situation complètement modifiée lors de ces dernières heures, c’est presque impossible !
Il est presque certain que tout ceci finisse dans un bain de sang pour les palestiniens des territoires et je ne vois en quoi ce que l’on pourrait dire ou faire pourrait changer la situation.
Sans aucun doute, l’époque des " grands raisonnements sur la paix " est révolue. Peut-être que depuis l’Italie et l’Europe cela semble différent, mais vu d’ici ce mot n’a aucun sens. Comment peut-on, même à partir d’ici, construire un mécanisme sabotant la logique de guerre ? Ceci ne signifie pas ne pas comprendre ceux cherchant à résister et à lutter pour l’autonomie du lieu où ils sont nés, mais si ceci est la logique - massacres contre massacres - il est très difficile pour tout un chacun de se mettre au milieu.
Comment réussir à construire un raisonnement qui débouche sur autre chose que la mort ? Vivre cette situation d’impuissance, d’ici, est très différent de tous les raisonnements que nous puissions faire depuis l’Europe. Hier à Kalandia, nous avons vécu une impuissance diverse de celle d’aujourd’hui (nos corps contre les militaires munis de mitraillettes) mais celle d’aujourd’hui est une impuissance qui ne donne aucun espace pour la dignité et un nouvel horizon : c’est le désespoir !
Il faut mettre une croix sur le mot " paix " car le mot " paix " sonne non seulement comme ridicule mais il est totalement en dehors de toute dimension possible. La guerre a des dimensions diverses sur la planète : comment combattons nous cette guerre ?
Luca Casarini, vendredi 29 mars 2002, traduction Ludovic Prieur, samizdat.net, propos recueillis sur le site Sherwood Comunicazione