Les pensées s’enchaînent avec peine, alourdies par le plomb et souillées du
sang qui pleut sur cette terre. Si nous choisissions de les arrêter, du fait
qu’elles mûrissent au milieu du feu, avec Arafat assiégé à Ramallah et les
M16 de l’armée israélienne qui vomissent des balles et la mort en tous
lieux, nous commettrions une erreur impardonnable. Nous mentirions à
nous-mêmes.
Il faut sonder les impressions nées dans le silence de notre impuissance.
Leur donner une voix. Parce que, par paradoxe, nous observons le monde d’un
point de vue privilégié. Du cœur de la guerre globale permanente.
Il n’y a pas lu de crise moyen-orientale. Aucune aggravation du climat ou
durcissement de la situation. Ici, comme dans d’autres territoires de
l’Empire, il y a une guerre permanente, sans fin. Il n’y aura jamais plus
une guerre du Golfe ou du Kossovo, jamais plus une guerre entre Etats, une
guerre qui commence et qui finisse. On n’entrevoit aucune après-guerre dans
laquelle jouir de la paix.
Nous étions venus parler de paix. Et nous avons épuisés nos mots. Nous ne
pouvions nous faire porte-voix d’une morale et d’une rhétorique d’outre-mer
qui trouve un écho hypocrite dans les paroles du président Bush ou des
gouvernants des pays de l’Union européenne ou des pays arabes qui demandent
la paix. Ce sont les vassaux d’un Empire qui écrit par la guerre sa propre
constitution matérielle et qui est disposé à défendre ses élites à n’importe
quel prix. Surtout qui s’apprête à troquer le massacre du peuple palestinien
contre l’approbation d’une guerre en Irak. Nous ne nous expliquerions pas,
autrement, l’immobilisme et l’inaction des " Etats souverains " qui se sont
empressés d’intervenir au bon moment, et d’un commun accord, à l’époque des
" opérations de police " au Koweït ou dans la " guerre humanitaire " au
Kosovo.
Il n’y a que la guerre dans les rues de Ramallah, dans les camps de réfugiés
de Bethléem, aux check points de Ram et de Kalandia et en mille autre lieux.
Ce n’est pas seulement le conflit israélo-palestinien, c’est la guerre
globale qui a diverses intensités et diverses gradations, dans l’espace et
dans le temps, mais c’est la même guerre.
C’est la même qui se combat dans les pays de l’aire andine, dévastés par le
Plan Colombia, la même dans les plantations de soja dans ke Karnataka, la
même en Argentine, accompagnée par la rumeur des cuillères sur les
casseroles, la même guerre combattue dans les rues de Gênes. C’est la guerre
en Irak, en l’an de grâce 2002. Nous vivons un embarras, une impuissance.
Nous étions partis avec nos sages et raisonnables catégories rangées dans
les poches de nos sacs à dos et nous les avons reconnues comme instruments
inutilisables.
Il n’y a plus d’espace pour l’ " Action for Peace ". Il faut une " Action
against the Global War ".
Si le concept de guerre n’est plus le même, le concept de paix ne l’est plus
non plus. La paix ne peut plus être la suspension des hostilités entre
Etats. Les Etats sont les mensonges de l’Empire, comme le confirme la
coupable inaction de l’ONU qui pourtant reconnaît l’autorité nationale
palestinienne humiliée et menacée, en ces heures, par les milices du
gouvernement Sharon. Même les suspensions des hostilités seront des
mensonges tant que n’auront pas été reconstruits des réseaux globaux de
résistance, de désobéissance et de désertion de la guerre capables de
l’arrêter en préfigurant de nouvelles perspectives de vie et de libération.
Nous étions venus nous interposer avec nos corps et nous avons connus des
corps de quinze, seize, dix-sept ans lancés comme des bombes humaines contre
d’autres corps. Nous étions venus parler avec la société civile israélienne
et nous avons connu des colons qui portent sur l’épaule la même mitraillette
que la police nationale, les mêmes que l’armée. Nous parlions de paix et
nous commençons à voir avec horreur l’éventualité d’une paix armée, la
possibilité d’une congélation de l’arbitraire et des innombrables violations
de la dignité que le peuple palestinien est obligé de subir aujourd’hui.
En traversant les territoires occupés et en écoutant les paroles des
messagers impériaux, d’Amérique et d’Europe, nous nous sommes toujours plus
convaincus qu’il faut prendre parti. Combattre. Même si cela, pour nous, ici
et maintenant, peut seulement signifier défier une salve de balles dans les
rues de Ramallah pour porter de la nourriture et des médicaments à Yasser
Arafat ou donner son sang à usage exclusif des hommes, des femmes et des
enfants qui risquent leur vie dans les hôpitaux palestiniens.
Demander la paix, c’est comme ne rien demander. Ils le savent bien, les
réservistes israéliens qui paient de leur liberté leurs propres désertions.
Ils le savent bien, ces Palestiniens connus à Bethléem, prêts à défendre
leurs maisons le fusil à l’épaule. Maintenant, nous le savons nous aussi.
Depuis que nous avons appris que huit cents des mille enfants palestiniens
tués ont été assassinés d’une balle dans le front, nous n’avons plus aucun
doute.
Construire un autre monde possible veut dire, avant toute autre chose, avec
toutes ses forces, combattre contre la guerre globale permanente. La
saboter. La déserter. Elle est aujourd’hui, toujours et seulement, guerre
contre les civils. Mais l’opposition à la guerre ne peut, ne doit pas se
transformer elle aussi en guerre contre les civils, comme c’est le cas
aujourd’hui en Palestine dans la folie désespérée des kamikazes. Jamais.
Elle doit se transformer, au contraire, en conflit pour la démocratie.
Du laboratoire des doutes et des langages qu’a été pour nous la Palestine,
nous ramenons chez nous cette petite grande certitude.
Il y a un an, exactement dans cette période, nous revenions d’un autre
voyage. C’était la marche de la dignité indigène du sous-commandant Marcos
de l’Armée zapatiste de libération nationale.
Au Chiapas, nous avons appris que résister à la guerre globale, résister au
néo-libéralisme ne veut pas dire rester immobiles, s’entêter à défendre
l’existant. Cela veut dire résister et, en même temps, indiquer d’autres
voies et d’autres possibilités de vie, d’auto-gouvernement, de démocratie
radicale.
C’est ce que nous ont enseigné les femmes et les hommes qui sont de la
couleur de la terre. C’était le 30 mars, justement journée de la terre. Ici,
on a connu seulement la énième journée du feu.
Traduit de l’italien par S.Q.