- hacktivst news service -
[don't hate the media... become the media]   08/01/09 - 06:08
[dépêches]
Gênes 2001

Donner corps à la polyphonie des multitudes de l’Empire

Comme l’ont démontré les précédentes échéances du mouvement contre la globalisation néo-libérale – de Seattle à Québec en passant par Prague ou Nice – la capacité à communiquer, à pratiquer la communication comme moment de la lutte, est devenue un enjeu déterminant pour les acteurs du mouvement. La combinaison des réseaux de médias indépendants « traditionnels » (presse, radios, vidéo) et de la communication alternative via l’Internet a, en particulier, permis au « peuple de Seattle », comme on a désigné ces multitudes en lutte au sein de l’Empire, de conquérir une visibilité et une capacité d’expression à même de contourner la puissance d’occultation des médias mainstream.

Au-delà de ce constat il convient cependant de dépasser la seule auto-satisfaction, et d’interroger – dans la perspective de Gênes, et des échéances qui suivront – les formes et les contenus que nous souhaitons donner à cette communication en mouvement. Nos amis de Carta ont ainsi parfaitement raison lorsqu’ils affirment « Gênes, le sommet des "huit grands", la mobilisation, les forums et la protestation qui y seront organisés, doivent cependant aussi être communiqués à l’opinion italienne et mondiale. Nous ne pouvons attendre que le système des médias (...) veuille ou sache informer sur ce qui se passera de manière abondante, avec le respect et l’intelligence nécessaires, face à la grande pluralité d’évènements et de présences. » [1]

Coopération et visibilité : au delà de la contre-information

Mais justement, si nous voulons être à la hauteur de telles exigences, il nous faut comme le souligne l’appel de Carta effectivement mettre en place à l’occasion de Gênes une coopération large entre tous ceux « qui produisent de l’information sociale, anti-libérale, de gauche », mais surtout penser la nature des dispositifs mis en oeuvre, comme celle des contenus produits, ou encore celle des outils utilisés, dans le sens d’un dépassement d’une communication militante plus proclamatoire que communicante, dans le sens aussi d’un dépassement d’un « simple usage » – c’est-à-dire sans discernement politique – des outils même de la communication en général, et de l’Internet en particulier.

Nous ne pouvons plus nous contenter de penser, par exemple, qu’il suffit de faire du journalisme « autrement », d’utiliser les même moyens, les mêmes traîtements que les médias, juste avec un contenu « différent » ; tout comme nous ne pouvons nous plus contenter de reproduire des discours autoréférenciels de type « tracts », fusse à grande échelle par la magie de l’Internet ; tout comme nous ne pouvons plus non plus nous contenter de diffuser des contenus par des moyens modernes de communication sous des formes si peu communicables.

Communication et mouvements, communication en mouvement

Le mouvement contre la globalisation (peut-être faudrait-il dire d’ailleurs les mouvements), a exprimé une formidable richesse et une tout aussi formidable diversité, dans ses formes comme dans ses contenus. Il s’est surtout caractérisé par une forte capacité à agencer des coopérations concrètes entre toutes ces multitudes qui luttent au sein de l’Empire. Peut-on oublier ces images magnifiques de Seattle où des pacifistes font un sit-in de masse alors que les activistes du Black Bloc s’affrontent à la police, loin des rituels débats stériles sur l’usage ou le non-usage de la « violence » dans les manifestations ? Ou encore celles de Prague et cette incroyable combinaison de formes de la désobéisance civile et de l’action directe par les cortèges de toutes les couleurs ?

Comme le soulignait Beppe Caccia, dans un article écrit juste après Seattle, « Les journées de Seattle (...) ont commencé à articuler les syllabes du langage des nouvelles formes de conflictualité et de libération - « vivre et lutter dans l’Empire » -, de la nouvelle « langue commune » qui se cherche et se construit par appromixations successives. Il est des jours, des heures, des images dans lesquels l’esprit d’une époque semble se condenser, dans lesquels tout semble être plus clair, finalement plus simple : le siège, l’inextricable étau des corps qui, malgré un dispositif de sécurité important, s’est refermé sur le Convention Center, siège du sommet de l’OMC (WTO), en est une. Les premiers balbutiements, puis l’irruption de la prise de parole des « citoyens globaux » (global citizens) et de leurs mouvements pointent donc des directions vectorielles, des lignes de fuite à explorer, à la fois quelque chose de moins et quelque chose de plus d’un modèle organisationnel classique, d’un nouveau paradigme, tout fait, de la conflictualité ». [2]

Le langage du « peuple de Seattle » (qui est finalement tout autant le « peuple » de Prague, de Nice ou de Montréal ou d’ailleurs) est d’abord polyphonie, à l’image de ses mécanismes rhizomatiques, de ses réalités multiples et de ses sujets pluriels. Ce sont ces idiomes qu’il s’agit de mettre en communication et de doter de la visibilité/lisibilité sociale la plus large possible.

Nous croyons donc que les modalités de communication que nous devons mettre en place doivent être à la hauteur de cette richesse, et non la simple reproduction « alternative » d’un rapport médiatique, ou une simple reproduction de discours militants. Elle doit être communication des multitudes, et avant tout pour les multitudes.

Dans cette perspective, et en guise de contribution au débat proposé par la rédaction de Carta, nous souhaitons souligner quelques points qui nous semblent importants.

Multitudes et espace européen

1. Il serait erroné de reproduire de façon exclusive un modèle de « centralisation » des dispositifs de communication alternative de type « centre des médias indépendants » qui offrirait beaucoup trop de prise aux opérations de type répressif. Souvenons nous qu’à Seattle le centre de convergence de l’IMC fut rapidement la cible de tentatives de blocus policier, ou encore qu’à Davos le studio mobile d’Indymedia fut largement rendu innopérant par le dispositif de quadrillage militaire qui l’empêcha de rejoindre dans des temps raisonnables ce petit village de montagne transformé en forteresse.

Nous devons nous donner les moyens – en particulier matériels – pour pouvoir fonctionner en réseau, coopérer et produire ensemble, tout en préservant le caractère rhizomatique de notre fonctionnement et de nos structures, être mobiles, diffus, tout en construisant des instances communes dont la force sera de s’appuyer sur des réalités et des expériences multiples.

2. Nous sentons dans le document de Carta, du moins tel qu’il peut être lu d’ici, une sorte d’auto-limitation (sans doute involontaire) à une dynamique très « italo-italienne » qui nous semble en-deçà des exigences d’une initiative comme celle de Gênes. Dans les cortèges, dans les assemblées, dans les débats on parlera italien, anglais, français, castillan, ou encore finnois ou allemand, avec probablement tant d’accents différents et de variantes locales. Mais au-delà des variantes linguistiques, il y aura aussi tant d’autres idiomes : l’écolo, les « tute bianche », le chrétien pacifiste, les divers sous-branche de l’argot « antagoniste », le libertaire à colloration syndicaliste ou le libertaire parfum squatter, le refondateur communiste, etc.

Et c’est bien toute cette diversité - que nous avons défini justement comme la polyphonie du mouvement – à laquelle nous devons ouvrir des espaces d’expression et des lieux d’information. Car c’est bien à toute la richesse des formes de désobéissance civile et d’action directe qui s’exprimeront dans les rues et les assemblées de Gênes qu’il faut donner la possibilité de conquérir une visibilité politique au-delà des médiations, tant journalistiques qu’institutionnelles, et au-delà des frontières, ce qui signifie bien qu’elle doit parler toutes les langues et les idiômes de la contestation. De fait, à Gênes la communication alternative se doit d’être polyphonique et coopérative : s’il en était autrement, nous serions en-deçà de la réalité du mouvement.

Logiciel libre et langages

1. Sur le terrain qui est plus particulièrement le nôtre – celui de l’utilisation de l’Internet et des outils logiciels – nous croyons qu’il faut se doter d’outils en adéquation avec le type de communication que nous souhaitons mettre en pratique. Nous pensons en particulier qu’il faut exploiter toutes les ressources des outils logiciels libres pour créer/inventer des dispositifs multlingues et multimédias, pour diffuser des textes, des news, des sons, des images qui puissent être utilisés par l’ensemble du réseau des médias alternatifs et activistes.

En nous appuyant sur les serveurs alternatifs qui utilisent GNU/Linux (nous pensons plus particulièrement à Isole nella Rete, Sindominio, samizdat.net, Indymedia pour ne parler que de notre propre réseau de contacts), en nous appuyant sur l’expérience comme celle des hacklabs italiens, du Gugs de Sindominio, ou la notre propre en matière de logiciel libre, nous avons les moyens de créer d’ici Gênes – si la volonté politique existe – un dispositif d’une rare puissance, qui n’aura rien à envier à celui des médias dominants. Notre hypothèse étant clairement que ce ne sont plus les moyens et les outils d’une communication alternative à grande échelle qui nous manquent, et qu’il ne tient qu’à nous désormais de mettre en oeuvre un tel potentiel.

2. Comme nous l’avons dit, Gênes doit être aussi l’occasion de communiquer autrement, de faire plus que du journalisme « engagé », et plus que simplement reproduire des proclamations politiques. Nous devons mettre en place une sorte de rédaction diffuse, une maille de correspndants qui sont aussi des acteurs des initiatives de rue, pour témoigner et amplifier ce que seront les journées de Gênes de manifestations en forum, de happenings en fanfares...

Une agence européenne temporaire de communication alternative

« En somme, la révolte nous impose les échéances. Elle signale les pistes pour se mettre en marche, tout en nous posant des questions » [3]. Et c’est bien la qualité de la dynamique du mouvement contre la « mondialisation néo-libérale » qui semble nous imposer aujourd’hui d’être créatifs et audatieux.

Justement, en décembre dernier au cours de la zeligConf [4] nous avions évoqué la perspective d’une « agence européenne » de communication alternative. Nul ne sait si une telle structure verra un jour le jour de façon permanente et/ou formelle, mais peut-être pouvons nous, à l’occasion de l’opposition au G8 de Gênes, faire fonctionner en actes une véritable « agence » du mouvement. Et montrer ainsi aux puissants de ce monde, à leurs géants de l’industrie de l’information, que nos « médias intimes » – pour reprendre l’expression d’Hakim Bey [5] – seront riches des paroles qu’ils ne sauraient entendre, riches des images qu’ils ne sauraient voir, riches de cette vie qui s’insurge contre la domination de l’Empire.

C’est en tout cas ce que nous souhaitons, et ce à quoi nous tenterons de nous atteler ici, avec nous amis d’Indymedia France par exemple, et sans doute bien d’autres, du moins nous l’espérons.

« Aujourd’hui, ils ont un nouvel empire, sur toute sa surface ils imposent une nouvelle servitude de la glèbe, ils se prétendent patrons de la Terre et de la Mer. Contre eux, encore une fois, nous, multitudes, nous nous soulevons » [6].

Aris Papathéodorou, Ludovic Prieur




[1] Carta, Communiquer Gênes.

[2] Beppe Caccia, « Seattle, vivre et lutter dans l’Empire », Posse, Rome, numéro 1, printemps 2000.

[3] Beppe Caccia, op.cit.

[4] Voir les matériaux de la conférence sur http://www.zelig.org.

[5] Hackim Bey, « Le credo médiatique fin de siècle ».

[6] Wu Ming, « Des multitudes d’Europe en marche contre l’Empire et vers Gênes », publié sur samizdat.


Mis en ligne le jeudi 14 juin 2001, par Aris
La communication alternative c'est pas de la tarte ! Voulez-vous donc y participer ?
[samizdat]  Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP logiciel libre sous license GNU/GPL