L’inégale répartition du foncier est la principale motivation derrière les incarcérations et les assassinats de leaders paysans en Amérique latine et en Asie. L’Afrique reste pour l’instant à l’écart de cette répression. Mais pour combien de temps ? Voyage au Sénégal.
Deux après son indépendance en 1962, le gouvernement sénégalais a adopté la Loi sur le Domaine National qui remettait en cause les propriétés individuelles et collectives et supprimait les droits coutumiers sur la terre. Le foncier sénégalais devenait une propriété de la Nation. Il était géré au niveau local par les Conseils Ruraux, assemblées chargées de repartir le foncier entre les différents membres du village ou de la communauté. Contrairement au droit coutumier, cette nouvelle loi ne reconnaissait aucune forme d’appropriation individuelle sur le foncier, une veuve par exemple, n’était pas certaine de se voir reattribuer les parcelles mises en valeur par son défunt mari. Les terres ne pouvaient pas non plus servir de garantie aux créditeurs. Mais comme le souligne Alé Lô, Président de l’Association des Présidents de Conseil Rural (APCR), l’approche imposée depuis la capitale n’est jamais parvenue à s’imposer aux coutumes et aux traditions qui ont continué à gérer les conflits d’usage.
L’apparition au début des années 70, des grands projets irrigués, en particuliers dans la vallée du Sénégal, est venu chambouler l’ordre établi, qu’il soit celui ancien du droit coutumier, ou celui plus moderne et égalitariste imposé par la Loi sur le Domaine National. Les réseaux d’irrigation mis en place ont sécurisé l’apport en eau et offrent maintenant la possibilité de réaliser de deux à trois récoltes par an. Mais dans le même temps, en empêchant les crues erratiques, ils ont fortement réduit l’espace potentiellement cultivable. Les périmètres irrigués ont été découpés en parcelles de 0,75 ha environ et répartis de manière souvent très juste entre toutes les couches sociales des zones concernées, ne faisant pas de distinction entre les aristocrates et les descendants d’esclaves et les plaçant, fait inimaginable peu de temps auparavant sur un pied de quasi-égalité. Les grandes sécheresses qui ont affecté cette partie du Sahel ont grandement facilité cette transition. La culture irriguée pour exprimer son potentiel nécessite des apports d’engrais et de pesticides ainsi que de l’énergie pour faire fonctionner les motopompes. Les rendements réalisés par les paysans sont stabilisés mais ceux-ci ont recours de plus en plus massivement et systématiquement au crédit. La mondialisation imposée par l’OMC les place face à la concurrence déloyale des brisures de riz thaïlandais et les prix intérieurs des principales cultures vivrières sont en chute libre. Les paysans, incapables de rembourser leurs traites, sont acculés à la ruine.
Pour certains responsables sénégalais, le seul moyen de sortir de cette ornière consiste à créer des exploitations agricoles de grandes dimensions, dotés de moyens technologiques moderne et de relever le défi lancé par l’OMC. Pour cela, il envisage de mettre un terme à la Loi du Domaine Nationale et de permettre à des investisseurs d’acheter du foncier. La colère gronde dans les campagnes et le Soleil quotidien de février 2002 rapporte les propos de Samba Guèye, Secrétaire général du CNCR, "La Terre n’est pas une marchandise ! Nous pensons qu’actuellement il ne faut pas privatiser la terre, la vendre à vil prix à des acteurs qui n’appartiennent pas au monde rural. Il faut faire attention car nous avons vu là où la terre a un prix, où la terre a un coût dans les pays développés, nous avons vu les dérives". Mamadou Cissokho, Président du CNCR, refuse également toute privatisation des terres qui verrait l’arrivée de l’agrobusiness et l’élimination de l’agriculture familiale. Il souhaite une abrogation de la loi du domaine national mais pour revenir aux pratiques du droit coutumier, variables selon les régions et les ethnies et qui ont fait leur preuve. Selon lui, le développement de l’agriculture sénégalaise ne doit pas se faire aux dépens des paysans.
Si le gouvernement de M. Wade persiste dans cette logique libérale qui a pourtant fait les preuves de son incapacité à résoudre les problèmes de revenus des populations rurales, gageons que les syndicalistes sénégalais ne seront contraints comme leurs camarades de Bolivie, des Philippines ou d’Indonésie, de lever a leur tour le drapeau de la révolte pour la justice foncière.